‹ Marivaux, moralisteChapitre 114 sur 122 · SCÈNE IV. — DORANTE, ERGASTE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — DORANTE, ERGASTE

dorante, un moment seul. — Ergaste! dit-il; connaît-il Angélique dans ce pays-ci ?

ergaste, rêvant. — C'est Dorante lui-même.

dorante. — Le voici. Me trompé-je ? Est-ce vous, monsieur?

ergaste. — Oui, mon neveu.

dorante. — Par quelle aventure vous trouvé-je dans ce pays-ci ?

ergaste. — J'y ai quelques amis que j'y suis venu voir ; mais qu'y venez-vous faire vous-même? Vous m'avez tout l'air d'y être en bonne fortune ; je viens de vous y voir parler à un domestique qui vous apporte quelque réponse, ou qui vous y ménage quelque entrevue.

dorante. — Je ferais scrupule de vous rien déguiser. Il y est question d'amour, monsieur, j'en conviens.

ergaste. — Je m'en doutais. On parle ici d'une très aimable fille, qui s'appelle Angélique. Est-ce à elle que s'adressent vos vœux?

dorante. — C'est à elle-même.

ergaste. — ■ Vous avez donc accès chez la mère?

dorante. — Point du tout, je ne la connais pas; et c'est par hasard que j'ai vu sa fille.

ergaste. — Cet engagement-là ne vous réussira pas, Dorante ; vous y perdez votre temps ; car Angélique est extrêmement riche : on ne la donnera pas à un homme sans bien.

dorante. — Aussi la quitterais-je, s'il n'y avait que son bien qui m'arrêtât; mais je l'aime et j'ai le bonheur d'en être aimé.

ergaste. — Vous l'a-t-elle dit positivement?

dorante. — Oui, je suis sûr de son cœur.

ergaste. — C'est beaucoup; mais il vous reste encore un autre inconvénient; c'est qu'on dit que sa mère a pour elle actuellement un riche parti en vue.

dorante. — Je ne le sais que trop, Angélique m'en a instruit.

ergaste. — Et dans quelle disposition est-elle là-dessus ?

dorante. — Elle est au désespoir ! Et dit-on quel homme est ce rival ?

ergaste. — Je le connais ; c'est un honnête homme.

dorante. — Il faut du moins qu'il soit bien peu délicat s'il épouse une fille qui ne pourra le souffrir; et puisque vous le connaissez, monsieur, ce serait en vérité lui rendre service, aussi bien qu'à moi, que de lui apprendre combien on le hait d'avance.

ergaste. — Mais on prétend qu'il s'en doute un peu.

dorante. — Il s'en doute et ne se retire pas ! Ce n'est pas là un homme estimable.

ergaste. — Vous ne savez pas encore le parti qu'il prendra.

dorante. — Si Angélique veut m'en croire, je ne le craindrai plus ; mais, quoi qu'il arrive, il ne peut l'épouser qu'en m'ôtant la vie.

ergaste. — Du caractère dont je le connais, je ne crois pas qu'il voulût vous ôter la vôtre, ni que vous fussiez d'humeur à attaquer la sienne ; et si vous lui disiez poliment vos raisons, je suis persuadé qu'il y aurait égard. Voulez-vous le voir?

dorante. — C'est risquer beaucoup. Peut-être avez-vous meilleure opinion de lui qu'il ne mérite. S'il allait me trahir? Et d'ailleurs, où le trouver ?

ergaste. — Oh ! rien de plus aisé ; car le voilà tout porté pour vous entendre.

dorante. — Quoi! c'est vous, monsieur?

ergaste. — Vous l'avez dit, mon neveu.

dorante. — Je suis confus de ce qui m'est échappé; et vous avez raison, votre vie est bien en sûreté.

ergaste. — La vôtre ne court pas plus de hasard, comme vous voyez. .

dorante. — Elle est plus à vous qu'à moi; je vous dois tout, et je ne dispute plus Angélique.

ergaste. — L'attendez-vous ici ?

dorante. — Oui, monsieur ; elle doit y venir; mais je ne la verrai que pour lui apprendre l'impossibilité où je suis de la revoir davantage.

ergaste. — Point du tout, allez votre chemin. Ma façon d'aimer est plus tranquille que la vôtre ; j'en suis plus le maître, et je me sens touché de ce que vous me dites.

dorante. — Quoi ! vous me laissez la liberté de poursuivre ?

ergaste. — Liberté tout entière. Continuez, vous dis-je ; faites comme si vous ne m'aviez pas vu, et ne dites ici à personne qui je suis ; je vous le défends bien. Voici Angélique; elle ne m'aperçoit pas encore; je vais lui dire un mot en passant, ne vous alarmez point.

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