‹ Marivaux, moralisteChapitre 115 sur 122 · SCÈNE VI. — DORANTE, ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — DORANTE, ANGÉLIQUE

dorante. — Voilà notre secret découvert. Cet homme-là, pour se venger, va tout dire à votre mère.

Angélique. — Et malheureusement il a du crédit sur son esprit.

dorante. — Il y a apparence que nous nous vovons ici pour la dernière fois, Angélique ?

Angélique. — Je n'en sais rien. Pourquoi Ergaste se trouve-t-il ici ? {A part.) Ma mère auraitelle quelque dessein ?

dorante. — Tout est désespéré ; le temps nous presse. Je finis par un mot : m'aimez-vous ? m'estimez-vous ?

Angélique. — Si je vous aime! Vous dites que le temps presse, et vous faites des questions inutiles!

dorante. — Achevez de m'en convaincre. J'ai une chaise au bout de la grande allée : la dame dont je vous ai parlé, et dont la maison est à un quart de lieue d'ici, nous attend dans le village. Hàtons-nous de l'aller trouver et vous rendre chez elle.

Angélique. — Dorante, ne songez plus à cela ; je vous le défends.

dorante. — Vous voulez donc me dire un éternel adieu ?

Angélique. — Encore une fois je vous le détends. Mettez-vous dans l'esprit que, si vous aviez le malheur de me persuader, je serais inconsolable ; je dis le malheur, car n'en serait-ce pas un pour vous de me voir dans cet état? Je crois qu'oui

Ainsi, qu'il n'en soit plus question ; ne nous effrayons point, nous avons une ressource.

dorante. — Et quelle est-elle ?

Angélique. — Savez-vous à quoi je me suis engagée ? A vous montrer à une dame de mes parentes.

dorante. — De vos parentes ?

Angélique. — Oui, je suis sa nièce; et elle, va venir ici.

dorante. — Et vous lui avez confié notre amour?

ANGÉLIQUE. — Oui.

dorante. — Et jusqu'où l'avez-vous instruite ?

Angélique. — Je lui ai tout conté pour avoir son avis. •

dorante. — Quoi! la fuite même que je vous ai proposée ?

Angélique. — Quand on ouvre son cœur aux gens, leur cache-t-on quelque chose ? Tout ce que j'ai mal fait, c'est que je ne lui ai pas paru effrayée de votre proposition autant qu'il le fallait; voilà ce qui m'inquiète.

dorante. ' — Et vous appelez cela une ressource ?

Angélique. — Pas trop, cela est équivoque; je ne sais plus que penser.

dorante. — Et vous hésitez encore de me suivre ?

Angélique. — Non-seulement j'hésite, mais' je ne le veux point.

dorante. — Non, je n'écoute plus rien. Venez, Angélique, au nom de notre amour ; venez, ne nous quittons plus, sauvez-moi ce que j'aime, conservez-vous un homme qui vous adore.

Angélique. — De grâce, laissez-moi, Dorante ; épargnez-moi cette démarche, c'est abuser de ma tendresse : en vérité, respectez ce que je vous dis.

dorante. — Vous nous avez trahis ; il ne nous reste qu'un moment à nous voir, et ce moment décide de tout.

Angélique, combattue. — Dorante, je ne saurais m'y résoudre.

dorante. — Il faut donc vous quitter pour jamais.

Angélique. — Quelle persécution ! Je n'ai point Lisette, et je suis sans conseil.

dorante. — Ah! vous ne m'aimez point.

Angélique. — Pouvez-vous le dire?

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