‹ Marivaux, moralisteChapitre 3 sur 122 · SOIRÉE CHEZ ARAMINTE · texte numérisé non relu

SOIRÉE CHEZ ARAMINTE

Circutn pracordia ludit.

Perse, sat. i, V. 122.

Le 17 mars 1737, le lendemain de la première représentation des Fausses Confidences , il y avait soirée chez Araminte, pour la signature de son contrat avec Dorante. Son hôtel, triste depuis longtemps comme une jeune veuve qui rêve un nouveau mari, avait pris un air de fête inaccoutumé. La vie et le mouvement y étaient rentrés avec le nouvel époux qu'elle s'était choisi. Les antichambres retentissaient des éclats de rire et des lazzi des valets qui retrouvaient leur esprit et leur gaieté. Marton et Lépine se regardaient du coin de l'œil, et se disaient des paroles doucereuses; Frontin et Lisette faisaient les renchéris, et même Frontin se trouvait tant de mérite qu'il en avait peur. C'est, lui disait Lisette, ce qui s'appelle avoir

peur de son ombre. Arlequin se débattait de son mieux contre les agaceries de Colombine, petite espiègle qui voulait absolument être aimée de lui. On se délassait ainsi des fatigues des jours précédents, pour mettre la maison dans un état digne de sa belle propriétaire.

Le saloif où elle se tenait avait été orné avec ce goût follement recherché qui distinguait la riche bourgeoisie sous le règne de Louis XV. Les tentures, en damas de soie rose et argent, projetaient leurs ramages en mille fantaisies sur le splendide ameublement que la mollesse du siècle avait inventé. Les panneaux et les dessus de portes faisaient penser à l'élégante coquetterie de Watteau, et au plafond, étaient peintes avec toute la mignardise de Boucher, quelques histoires galantes de la mythologie. Des girandoles et des milliers de bougies inondaient de lumière les moindres détails : dans des cassolettes d'or brûlaient des parfums subtils et délicieux ; enfin les fleurs les plus rares achevaient la magie de ce tableau.

Araminte, mollement étendue dans un grand fauteuil et noyée dans des flots de dentelles, paraissait heureuse ; debout auprès d'elle, rayonnant de bonheur, Dorante se penchait de temps

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