‹ Marivaux, moralisteChapitre 4 sur 122 · MONDE DE MARIVAUX · texte numérisé non relu

MONDE DE MARIVAUX

en temps pour lui murmurer à l'oreille quelques mots qui la faisaient sourire.

A une petite distance de sa fille, on voyait Madame Argante, qui n'avait pas pu refuser sa présence à cette fête, mais qui s'en vengeait, en gardant un air grondeur et irrité. La bonne Madame de Miran avec son fils Valville, essayait de la calmer à force de douceur et de raison. Dorante, lui disait-elle, est un jeune homme de mérite, bien fait, de bonne mine et homme d'honneur. — « C'est possible, mais il n'a ni fortune, ni naissance. » — « De la fortune ? mais votre fille en a pour deux ; quant à la naissance, le mérite la vaut bien. » — « Mais songez donc, ma chère, que ma fille pouvait être comtesse !» — « J'en conviens, mais en eût-elle été plus heureuse ? Voyez plutôt à quel parti je me suis arrêtée pour mon fils Valville. Il aime Marianne, pauvre orpheline sans fortune et sans parents. Croyez-vous que j'irai m'opposer à leur inclination ? J'aime bien mieux être leur mère que leur tyran. »

La conversation fut interrompue par l'apparition de M. Remy, l'oncle de Dorante, qui ne pouvait venir plus à propos pour rendre à Madame Argante toute sa roideur et toute sa morgue. Il

était triomphant, avec un air légèrement railleur en face de cette femme qui l'avait appelé la veille, bonhomme, petit praticien et enfin radoteur.

Mais les invités arrivaient en foule : les femmes pour médire des toilettes et pour montrer la leur ; les hommes, pour se conter leurs bonnes fortunes. C'était la grosse Madame de Fécour, qui cherchait d'un œil lascif M. de la Vallée, son gros brunet ; la prude marquise de Ferval, dissimulant sous des airs dévots la passion qui dévorait ses cinquante ans ; la pieuse de Sainte-Hermières, suivie d'un petit abbé qui passait pour son amant ; Dorimène, qui avait juré de se faire épouser par Rosimond, dont le cœur était à la sage Hortense ; Sylvia, la belle et gracieuse Sylvia, qui attirait tous les regards et captivait tous les cœurs. Puis de jeunes étourdis, des petits-maîtres, tout fiers de leur fortune et de leurs vingt ans. Parmi eux, se faisait remarquer par sa distinction, le jeune comte de Dorsan, accompagné de son sauveur et son ami, Jacob, ou plutôt M. de la Vallée, un peu gauche et qui paraissait rêver stupidement à tout ce qu'il voyait.

Des groupes s'étaient formés partout, et celui des petits-maîtres n'était pas le moins animé.

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