‹ Marivaux, moralisteChapitre 82 sur 122 · MARIVAUX PLAIDE TRES SPIRITUELLEMENT SA PROPRE CAUSE · texte numérisé non relu

MARIVAUX PLAIDE TRES SPIRITUELLEMENT SA PROPRE CAUSE

§ Il y a un certain degré d'esprit etvde lumière au-delà duquel vous n'êtes plus senti. Celui qui le passe sait qu'il le passe ; mais il le sait presque \ tout seul, ou du moins si peu de gens le savent avec lui, que ce n'est pas la peine de le passer. Bien plus, c'est un désavantage qu'une si grande finesse de vue ; car ce que vous en avez de plus que les autres se répand toujours sur tout ce que vous faites, et embarrasse leur intelligence. Vous ajoutez à ce que vous dites de sensible des choses qui ne le sont pas assez, de sorte que ce qu'on entend bien dans vos pensées dégoûte de ce qu'on y entend mal ; on vous croit obscur et non pas fin ; on vous accuse de vouloir briller, quand vous n'avez point d'autre tort que celui d'exprimer tout ce qui vous vient. Peignez donc la nature à un certain point ; mais abstenez-vous de la saisir

dans ce qu'elle a de trop caché ; sinon vous paraîtrez aller plus loin qu'elle, ou la manquer.

En fait d'esprit, dans le monde, on confond deux sortes d'hommes ; l'homme qui tâche d'être fin, et l'homme qui l'est naturellement. Le langage de ces deux hommes a je ne sais quel air de ressemblance, qui fait qu'on ne les distingue point. Il faut avoir de bons yeux pour distinguer la finesse du raffinement. Je n'ai guère vu de gens qui ne prissent l'un pour l'autre ; et malheureusement ceux qui en savent assez pour ne pas s'y tromper, se joignent assez volontiers à ceux qui s'y trompent, et appuient leur méprise. Ce défaut de sincérité en eux prouve que, tout bons esprits qu'ils sont, il leur manque encore quelque chose. Quand on est éclairé soi-même à un certain point, on ne saurait être injuste sur l'esprit des autres ; on est leur juge, et jamais leur partie.

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