TROP DE VANITÉ CHEZ LA PLUPART DES PRÉDICATEURS
§ Je trouve que la plupart des prédicateurs ne sont que des faiseurs de pensées, que des auteurs. Lorsqu'ils composent leurs sermons, c'est la vanité qui tient leur plume, et la vanité a bien de l'esprit ; mais tout son esprit n'est que du babil. Quand elle rencontre une idée pathétique, elle ne la quitte point qu'elle ne l'ait vidée de sentiment,
pour la remplir de spiritualité. Or, de spiritualité, peu de gens en ont ; voilà pourquoi les prédicateurs ne parlent la plupart du temps qu'à des sourds. Pour du sentiment, tout le monde en a ; aussi a-t-il la clef de tous les esprits. Il n'y a que lui qui les pénètre et qui les éclaire ; il ne trouve point de contradictions ; toutes les âmes s'entendent avec lui ; on ne lui fait point de chicane ; il soumet.
En fait de religion, ne cherchez point à convaincre les hommes ; ne raisonnez que pour leur cœur. Quand il est pris, tout est fait ; sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures, auxquelles il ne résiste point.
Il y a des vérités qui ne sont point faites pour être directement présentées à l'esprit. Elles le révoltent, quand elles vont à lui en droite ligne ; elles blessent sa petite logique ; il n'y comprend rien ; elles sont des absurdités pour lui. Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le cœur, rendez-les intéressantes à ce cœur, faites qu'il les aime. Il faut qu'il les digère, qu'il les dispose ; il faut que le goût qu'il prendra pour elles les développe. Imaginez-vous un fruit qui se mûrit, ou bien une fleur qui s'épanouit à l'ardeur du soleil ; c'est là l'image de ce que ces vérités deviennent dans le cœur. Il les échauffe et il s'en échauffe, puis il communique sa chaleur à l'esprit même ; il l'ouvre, Tétend, le déploie, et lui ôte une certaine
roideur qui bornait sa capacité, et empêchait que ces vérités ne le pénétrassent.
On ne saurait expliquer autrement la docilité subite de certaines gens, et la prompte conviction qui les entraîne. Il faut bien qu'il se passe alors entre l'esprit et le cœur un mouvement dont Dieu seul sache le mystère. Pourquoi ne croira-t-on pas que la persuasion de l'un est la source des lumières de l'autre ?
En fait de religion, tout est donc ténèbres pour l'homme, en tant que curieux ; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier péché. Mais le mal n'est pas sans remède ; l'esprit peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du cœur. C'est en aimant que notre âme rentre dans le droit qu'elle a de connaître. L'amour est humble, et c'est cette humilité qui expie l'orgueil du premier homme.
Ceux qui connaissent Dieu, parce qu'ils l'aiment, qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient, ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils en connaissent. Il n'y a point de langue qui exprime ces connaissances-là ; elles sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime. Quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien ; elles sont à une hauteur à laquelle l'esprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit humain va terre à terre, et il faut voler pour aller jusque-là. Ceux
qui aiment Dieu communiquent pourtant ce qu'ils en savent à ceux qui leur ressemblent ; ce sont des oiseaux qui se rencontrent dans les airs. Quelles étranges choses que tout cela pour le profane !