‹ Marivaux, moralisteChapitre 92 sur 122 · SCÈNE II. — ANGÉLIQUE, LISETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — ANGÉLIQUE, LISETTE

Lisette. — Je désespérais que vous vinssiez, madame.

Angélique. — C'est qu'il est arrivé du monde à qui j'ai tenu compagnie. Eh bien, Lisette, as-tu quelque chose à me dire de Dorante ? as-tu parlé de lui à la concierge du château où il est ?

Lisette. — Oui, je suis parfaitement informée. Dorante est un homme charmant, un homme aimé, estimé de tout le monde; en un mot, le plus honnête homme qu'on puisse connaître.

Angélique. — Hélas ! Lisette, je n'en doutais pas; cela ne m'apprend rien, je l'avais deviné.

Lisette. — Oui ; il n'y a qu'à le voir pour avoir bonne opinion de lui. Il faut pourtant le quitter, car il ne vous convient pas.

Angélique. — Le quitter! Quoi! après cet éloge !

Lisette. — Oui, madame; il n'est pas votre fait.

Angélique. — Ou vous plaisantez, ou la tête vous tourne.

Lisette. — Ni l'un ni l'autre. Il a un défaut terrible.

Angélique. — Tu m'effrayes.

Lisette. — Il est sans bien.

Angélique. — Ah! je respire. N'est-ce que cela? Explique-toi donc mieux , Lisette ; ce n'est point un défaut, c'est un malheur; je le regarde comme une bagatelle, moi.

Lisette. — Vous parlez juste ; mais nous avons une mère ; allez la consulter sur cette bagatelle-là, pour voir un peu ce qu'elle vous répondra. Demandez-lui si elle sera d'avis de vous donner à Dorante.

Angélique. — Et quel est le tien là-dessus, Lisette ?

Lisette. — Oh ! le mien, c'est une autre affaire. Sans vanité, je penserais un peu plus noblement que cela; ce serait une fort belle action que d'épouser Dorante.

Angélique. — Va, va, ne ménage point mon

cœur ; il n'est pas au-dessous du tien ; conseillemoi hardiment une belle action.

Lisette. — Non pas, s'il vous plaît. Dorante est un cadet, et l'usage veut qu'on le laisse là.

Angélique. — Je l'enrichirais donc ? Quel plaisir !

Lisette. — Oh ! vous en direz tant que vous me tenterez.

Angélique. — Plus il me devrait, et plus il me serait cher.

lisette. — Vous êtes tous deux les plus aimables enfants du monde ; car il refuse aussi, à cause de vous, une veuve très riche, à ce qu'on dit.

Angélique. — Lui ? eh bien ! il a eu la modestie de s'en taire; ce sont toujours de nouvelles qualités que je lui découvre.

lisette. — Allons, madame, il faut que vous épousiez cet homme-là; le ciel vous destine l'un à, l'autre, cela est visible. Rappelez-vous votre aventure. Nous nous promenons toutes deux dans les allées de ce bois. Il y a mille autres endroits pour se promener : point du tout; cet homme, qui nous est inconnu, ne vient qu'à celui-ci, parce qu'il faut qu'il nous rencontre. Qu'y faisiez-vous ? Vous lisiez. Qu'y faisait-il? Il lisait. Y a-t-il rien de plus marqué ?

Angélique. — Effectivement.

lisette. — Il vous salue, nous le saluons; le

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lendemain, même promenade, mêmes allées, même rencontre, même inclination des deux côtés, et plus de livres de part et d'autre ; cela est admirable !

Angélique. — Ajoute que j'ai voulu m'empêcher de l'aimer et que je n'ai pu en venir à bout.

Lisette. — Je vous en défierais.

Angélique. — Il n'y a plus que ma mère qui m'inquiète ; cette mère qui m'idolâtre, qui ne m'a jamais fait sentir que son amour, qui ne veut jamais que ce que je veux.

Lisette. — Bon ! c'est que vous ne voulez jamais que ce qui lui plaît.

Angélique. — Mais si elle fait si bien que ce qui lui plaît me plaise aussi, n'est-ce pas comme si je faisais toujours mes volontés?

Lisette. — Est-ce que vous tremblez déjà?

Angélique. — Non, tu m'encourages ; mais c'est ce misérable bien que j'ai et qui me nuira. Ah ! que je suis fâchée d'être si riche!

lisette. — Ah! le plaisant chagrin! Eh! ne l'êtes-vous pas pour vous deux ?

Angélique. — Il est vrai. Ne le verrons-nous pas aujourd'hui ? Quand reviendra-t-il ?

lisette regarde sa montre. — Attendez, je vais vous le dire.

Angélique. — Comment ! est-ce que tu lui as donné rendez-vous?

lisette. — Oui ; il va venir, il ne tardera pas deux minutes ; il est exact.

Angélique. — Vous n'y songez pas, Lisette ; il croira que c'est moi qui le lui ai fait donner.

Lisette. — Non, non; c'est toujours avec moi qu'il les prend, et c'est vous qui les tenez sans le savoir.

Angélique. — Il a fort bien fait de ne m'en rien dire, car je n'en aurais pas tenu un seul ; et comme vous m'avertissez de celui-ci, je ne sais pas trop si je puis rester avec bienséance ; j'ai presque envie de m'en aller.

Lisette. — Je crois que vous avez raison. Allons, partons, madame.

Angélique. — Une autre fois, quand vous lui direz de venir, du moins ne m'avertissez pas ; voilà tout ce que je vous demande.

Lisette. — Ne nous fâchons pas ; le voici.

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