‹ Marivaux, moralisteChapitre 91 sur 122 · SCENE I. — DORANTE, LISETTE · texte numérisé non relu

SCENE I. — DORANTE, LISETTE

dorante. — Quoi ! vous venez sans Angélique , Lisette ?

Lisette. — Elle arrivera bientôt ; elle est avec sa mère : je lui ai dit que j'allais toujours devant, et je ne me suis hâtée que pour avoir avec vous un moment d'entretien, sans qu'elle le sache.

dorante. — Que me veux-tu, Lisette ?

Lisette. — Ah ça ! nous ne vous connaissons, Angélique et moi, que par une aventure de promenade dans cette campagne.

dorante. — Il est vrai.

Lisette. — Vous êtes tous deux aimables, l'amour s'est mis de la partie, cela est naturel ; voilà sept ou huit entrevues que nous avons avec vous, à l'insu de tout le monde ; la mère, à qui vous êtes inconnu, pourrait à la fin en apprendre quelque chose ; toute l'intrigue retomberait sur moi : terminons. Angélique est riche, vous êtes tous deux d'une égale condition, à ce que vous

dites ; engagez vos parents à la demanderpour vous en mariage ; il n'y a pas même de temps à perdre. dorante. — C'est ici que gît la difficulté. Lisette. — Vous auriez de la peine à trouver un meilleur parti, au moins.

dorante. — Eh! il n'est que trop bon.

Lisette. — Je ne vous entends pas.

dorante. — Ma famille vaut la sienne, sans contredit; mais je n'ai point de bien. Lisette. Lisette, étonnée. — Comment !

dorante. — Te dis les choses comme elles sont; je n'ai qu'une très petite légitime.

Lisette, brusquement. — Vous ? Tant pis; je ne suis point contente de cela : qui est-ce qui le devinerait à votre air? Quand on n'a rien, faut-il être de si bonne mine ? Vous m'avez trompée, monsieur.

dorante. — Ce n'était pas mon dessein.

Lisette. — Cela ne se fait pas, vous dis-je. Que diantre voulez-vous qu'on fasse de vous? Vraiment Angélique vous épouserait volontiers; mais nous avons une mère qui ne sera pas tentée de votre légitime, et votre amour ne nous donnerait que du chagrin.

dorante. — Eh ! Lisette, laisse aller les choses, je t'en conjure; il peut arriver tant d'accidents! Si je l'épouse, je te jure d'honneur que je te ferai ta fortune. Tu n'en peux espérer autant de personne, et je tiendrai parole.

Lisette. — Ma fortune!

dorante. — Oui; je te le promets. Ce n'est pas le bien d'Angélique qui me fait envie. Si je ne l'avais pas rencontrée ici, j'allais, à mon retour à Paris, épouser une veuve très riche et peut-être plus riche qu'elle ; tout le monde le sait; mais il n'y a plus moyen; j'aime Angélique, et si jamais tes soins m'unissaient à elle, je me charge de ton établissement.

Lisette, rêvant un peu. — Vous êtes séduisant. Voilà une façon d'aimer qui commence à m'intéresser; je me persuade qu'Angélique serait bien avec vous.

dorante. — Je n'aimerai jamais qu'elle.

Lisette. — Vous lui ferez donc sa fortune aussi bien qu'à moi? Mais, monsieur, vous n'avez rien, dites-vous. Cela est dur. N'héritez-vous de personne? Tous vos parents sont-ils ruinés?

dorante. — Je suis le neveu d'une homme qui a de très grands biens, qui m'aime beaucoup, et qui me traite comme un fils.

Lisette. — Eh! que ne parlez-vous donc? d'où vient me faire peur avec vos tristes récits, pendant que vous en avez de si consolants à faire ? Un oncle riche, voilà qui est excellent : et il est vieux, sans doute; car ces messieurs -là ont coutume de l'être.

dorante. — Oui ; mais le mien ne suit pas la coutume, il est jeune. .

Lisette. — Jeune! de quelle jeunesse encore ?

dorante. — Il n'a que trente-cinq ans.

Lisette. — Miséricorde ! trente-cinq ans ! Cet homme-là n'est bon qu'à être le neveu d'un autre.

dorante. — Il est vrai.

Lisette. — Mais du moins, est-il un peu infirme?

dorante. — Point du tout, il se porte à merveille; il est, grâce au ciel, de la meilleure santé du monde; car il m'est cher.

Lisette. — Trente-cinq ans et de la santé, avec un degré de parenté comme celui-là! Le joli parent! Et quelle est l'humeur de ce galant homme?

dorante. — Il est froid , sérieux et philosophe.

Lisette. — Encore passe, voilà une humeur qui peut nous dédommager de la vieillesse et des infirmités qu'il n'a pas : il n'a qu'à nous assurer son bien.

dorante. — Il ne faut pas s'y attendre; on parle de quelque mariage en campagne pour lui.

Lisette, s écriant. — Pour ce philosophe! Il veut donc avoir des héritiers en propre personne ?

dorante. — Le bruit en court.

Lisette. — Oh ! monsieur, vous m'impatientez avec votre situation; en vérité,, vous êtes insup-

portable ; tout est désolant avec vous, de quelque côté qu'on se tourne.

dorante. — Te voilà donc dégoûtée de me servir ?

Lisette, vivement. — Non; vous avez un malheur qui me pique et que je veux vaincre. Mais retirez-vous, voici Angélique qui arrive; je ne lui ai pas dit que vous viendriez ici, quoiqu'elle s'attende bien à vous y voir. Vous paraîtrez dans un instant et ferez comme si vous arriviez. Donnezmoi le temps de l'instruire de tout; j'ai à lui rendre compte de votre personne, elle m'a chargée de savoir un peu de vos nouvelles. Laissezmoi faire. (Dorante sort.)

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