‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 120 sur 345 · L ACTION ET LES CARACTERES · texte numérisé non relu

L ACTION ET LES CARACTERES

fidèle de la vie réelle et d'écrire comme on parlait, on lui rendra cette justice qu'il atteint pleinement son but. Ses personnages n'ont qu'un défaut : pour reprendre un mot de Yillemain, ils font comme tous les types expressifs, ils exagèrent parfois la nature. Marivaux raffine la subtilité des amants, il enchérit sur leurs habitudes de discrétion et de réserve, car il voit plus avant dans leur jeu qu'ils n'y voyaient eux-mêmes; il démêle, mieux qu'ils n'auraient pu faire, cette foule de pensées et de sentiments qui tourbillonne dans leur tète et dans leur cœur; il saisit ce qui échappe à ces amateurs d'analyse à outrance, et, comme il aime à philosopher et à se rendre compte de tout, il complète ce que l'observation lui apprend et la rend ainsi plus profonde et plus juste '.

On dit encore que toutes les comédies de Marivaux se ressemblent, « au point qu'on peut à peine distinguer l'une de l'autre i » ; elles ne feraient que retourner, avec quelques variantes de détail, une situation unique; toutes pourraient s'appeler la Surprise de l'Amour3. L'observation est en partie juste; cependant. Marivaux refusait absolument d'y souscrire; il

1. Cette habileté dans la découverte des petits secrets, cette habitude «le voir l'invisible et de saisir l'insaisissable, donnent parfois à l'observation de Marivaux quelque chose de mesquin el d'étroit, de féminin : en ce cas, dit Vinet, « sa psychologie est du commérage, appliqué non à tel individu, mais à la nature humaine. • {Histoire de la Littérature française au xviii siècle, t. I. p. 255. i

■l. De Barante, De la Littérature française pendant le xvin» siècle, p. 93. On disait déjà du temps de notre auteur que « si les comédiens ne jouaienl que des ouvrages de Marivaux, ils auraient l'air de ne point changer de pièces. (D'Alembert, p. :••

::. Le premier, croyons-nous, qui ait formulé cette critique, bien souvent répétée, est le marquis d'Argens, Réflexions historiques et critiques sur le goût, 1713, p. 233 : « Il va dans ses pièces, d'ailleurs très jolies, un défaut, c'est qu'elles pourraient être presque toutes intitulées la Surprise de l'Amour. »

soutenait même « qu'un auteur ne saurait mettre plus de diversité dans ses sujets qu'il n'en avait mis dans les siens ». Et il ajoutait : « Dans mes pièces, c"est tantôt un amour ignoré des deux amants; tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se cacher l'un à l'autre ; tantôt un amour timide et qui n'ose se déclarer; tantôt enfin, un amour incertain et comme indécis, un amour à demi né, pour ainsi dire, dont ils se doutent sans en être bien sûrs, et qu'ils épient au dedans d'euxmêmes, avant de lui laisser prendre l'essor. Où est en tout cela cette ressemblance qu'on ne cesse de m'objecter '? » Ailleurs, plaidant la même cause, au sujet des Serments indiscrets et de la Surprise de l'Amour, qu'on accusait d'être calqués l'un sur l'autre, il disait encore : « Je ne vois rien là qui se ressemble. Il est vrai que dans Tune et dans l'autre situation tout se passe dans le cœur; mais ce cœur a bien des sortes de sentiments, et le portrait de l'un ne fait pas le portrait de l'autre 2. »

Cette explication est plus subtile que probante. Sans doute, toutes les comédies qui peignent les diverses phases de l'amour ont pour théâtre le cœur ; mais au moins chaque auteur dramatique s"efforce-t-il de varier la donnée, les causes, la marche de l'éternel sujet, et de tout tirer du cœur humain, mais par des voies différentes. Marivaux n'en emploie guère qu'une, l'amour-propre décrit par l'analyse; de là sa ressemblance continuelle avec lui-même, ressemblance qu'il faut bien reconnaître, mais qui n'est point la monotonie. Il est presque toujours intéressant, car, s'il se contente de fouiller les cachettes du cœur, il est rare qu'il n'en trouve pas de nouvelles.

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