‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 15 sur 345 · L INGENUE AU MIROIR · texte numérisé non relu

L INGENUE AU MIROIR

n*eut garde de l'interrompre : « Elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où, durant notre entretien, j'avais vu son visage, et il se trouvait que ces airs de physionomie, que j'avais crus si naïfs, n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière; je jugeais de loin que sa naïveté en adoptait quelquesuns, qu'elle en réformait d'autres; c'étaient de petites façons qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. » On devine les réflexions de Marivaux : « la perfection de ces friponneries » le lit frémir; son « amour cessa tout d'un coup, comme si son cœur ne s'était attendri que sous condition » ; il ramassa son gant et dit, avec une profonde révérence, à sa fausse ingénue, toute rougissante de surprise et de honte : « Je viens de voir, Mademoiselle, les machines de l'Opéra; il me divertira toujours, mais il me touchera moins. » Et il ne revint plus '.

Marivaux est déjà tout entier dans cette scène, qu'il raconte avec une ironie souriante, car le temps a fait son office, mais qui dut être fort pénible à son amourpropre déjà difficile et sensihle. Il exagère un peu en ajoutant que, de cette aventure, naquit en lui « une misanthropie qui ne le quitta plus » ; mais on y peut voir en partie le point de départ de sa vocation d'observateur, toujours en quête de démêler le vrai fonds de la nature féminine des apparences séduisantes sous lesquelles il se dissimule, toujours en garde contre quelque duperie. Ces amoureux qu'il aime à représenter, et qui, avant un engagement définitif, veulent étudier celles qu'ils aiment, comme

1. Le Spectateur français, première feuille. — M. Arsène Boussaye (Galerie du xvur siècle, ('dit. Dentu, t. I, p. 320) dit spirituellement au sujet de cette aventure : ■ N'avait-il pas vu limage Gdèle et rivante de sa muse? »

Dorante du Jeu de V Amour et du Hasard, ou qui leur imposent, comme Lucidor de V Epreuve, une attente presque cruelle, s'inspirent de la scène du miroir; ils se mélient des ingénues qu'on leur a représentées trop simples pour être vraies, trop désintéressées pour être sincères.

Même après cette aventure, Marivaux eut le bon goût de ne pas recommencer de sitôt ses tentatives de comédie. Il n'aurait pu faire mieux, car il lui manquait encore l'étendue de l'observation et de l'expérience personnelle. La société limousine ne pouvait pas plus lui donner un champ d'études que l'occasion de se mettre vraiment en lumière : il partit donc pour Paris.

Il y arrivait dans un moment très favorable pour un esprit comme le sien. Entre les cercles littéraires qui se partageaient alors les préférences mondaines, celui vers lequel le portait sa nature était aussi le plus capable de l'aider sans le contraindre. Ce cercle avait pour chefs Fontenelle et La Motte, très peu despotes tous deux; ils respectaient en eux-mêmes et dans autrui un tour d'esprit que le xvne siècle combattait énergiquement au nom de la tradition et de l'autorité, sous le titre de « sens propre », c'est-à-dire l'exercice de la personnalité intellectuelle, en attendant que le xviif siècle, embrigadé par les encyclopédistes, lui fit la guerre au nom de la liberté de penser et que J.-J. Rousseau vint l'émanciper de nouveau en substituant le sentiment à la raison . D'une politesse délicate et séduisante, prisant la grâce légère et la clarté plus que la force et la profondeur, ennemie de l'enthousiasme, qui rompt l'équilibre de l'àme, et préférant une élégante simplicité au sublime lui-même, promenant sur toutes choses un léger sourire et mettant l'esprit au-dessus de tout,

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