‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 151 sur 345 · LE PROCUREUR REMY · texte numérisé non relu

LE PROCUREUR REMY

La marquise arrive sur ces entrefaites et coupe court à cette églogue d'antichambre : « Madame, dit Hortensius penaud, mais toujours pédant, c'est un trait de l'histoire des Grecs dont Mlle Lisette me demandait l'explication ' ».

Le procureur Remy, dans les Fausses Confidences, est un type moins ridicule qu'Hortensius, mais encore plus plaisant, car Hortensius n'est qu'une charge et M. Remy est un portrait, une sorte d'oncle Van Ruck tout à fait original. Oncle à succession, très vert malgré ses soixante et dix ans, qui peut se remarier, qui le dit volontiers et qui en a peut-être envie, M. Remy aime à sa manière son neveu Dorante; il le rudoie volontiers, quitte à le défendre quand on l'attaque ; sorte de bourru bienfaisant, il dit son fait à tout le monde avec une rudesse de langage nourrie d'une forte sève plébéienne 2. Il ne pouvait manquer de se prendre de querelle avec Mme Argante, que tout le monde craint, sauf lui; et cette fois, l'acariâtre douairière trouve à qui parler. Dans la scène où Marivaux les met aux prises, un souffle de comique circule, cligne de Molière 3. Au théâtre, elle est irrésistible. On n'oublie plus cette douairière et ce procureur en présence, l'une, roulant les yeux de fureur, agitant comme un panache de guerre les plumes de sa coiffure, prête à se faire une arme de son éventail; l'autre, rouge sous sa perruque blanche, le tricorne en bataille, appuyé sur sa canne d'un air martial.

Les caractères que je viens d'analyser n'ont pour but que de faire rire, en amenant quelques scènes plaisantes; il en est d'autres qui laissent voir une intention satirique. Deux d'entre eux notamment qui

1. La seconde Surprise de l'Amour, acte I, se. vi. ■1. Voir à ce sujet Aug. Vitu, Figaro du 6 mars 1881. 3. Acte III, se. v.

sortent des classifications ordinaires, les courtisans Frédéric et Trivelin *.

On sait de quelle haine vigoureuse le xvif siècle poursuivait les vices de l'homme de cour. Par une contradiction singulière, prédicateurs, moralistes, auteurs dramatiques, tous admirateurs de la monarchie absolue et de ses gloires, ne cessent de dénoncer au mépris, avec une liberté qui nous étonne, les vices que la cour engendre fatalement. Bourdaloue frappe sur les courtisans « comme un sourd 2 », Massillon voit en eux le résumé de toutes les bassesses 3, Molière ne leur accorde en somme que le sens exquis des choses littéraires* et, sans parler de ses marquis ridicules, diseurs de riens ou rimeurs de sonnets, il trace avec don Juan le type effrayant du « grand seigneur méchant homme 5 » ; La Fontaine fait provision, en leur compagnie, de traits malins qu'il sème tout le long de ses fables. Quant à La Bruyère, qui a passé sa vie avec eux, il leur consacre un chapitre entier de ses Caractères, dans lequel, avec la cruauté froide d'une rancune longtemps amassée et l'amertume des humiliations dévorées en silence, il étale, en pleine lumière leur laideur morale.

Le xvme siècle continue la guerre, par la satire non plus désintéressée, mais pratique, et avec l'espérance d'un état social fondé sur l'égalité. Alors tous les auteurs dramatiques, d'Allainval, dans VÉcole des bourgeois, La Chaussée dans VÉcole des Mères, Gresset dans le Méchant, La Noue dans la Coquette corrigée,

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