‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 183 sur 345 · UN DRAME DE PASSION · texte numérisé non relu

UN DRAME DE PASSION

de la souveraine de Barcelone , la délivre d'une attaque de brigands et la quitte bientôt, plein d'une passion naissante qu'elle partage sans l'avouer. Peu après, le noble aventurier se jette dans un combat livré par l'armée de Barcelone contre celle d'un État voisin et décide la victoire. Reçu à la cour de Barcelone comme un sauveur, il est bientôt aimé de la princesse, souveraine de cet État.

C'est à ce moment que commence l'action. La princesse avoue à Hortense qu'elle aime Lélio et désire l'épouser; elle la charge de le lui faire entendre. Hortense n'a pas encore vu Lélio à la cour; elle va donc s'acquitter de sa mission, lorsqu'elle reconnaît en lui son libérateur. Leur mutuel amour se ranime aussitôt. Hortense, toutefois, s'efforce de dissimuler ce qu'elle éprouve ; elle s'acquitte de sa mission, mais mollement, sans éloquence ni chaleur; Lélio lui répète qu'il n'aime qu'elle, et, à force d'instances, lui arrache un demi-aveu. Nous ne sommes pas encore sortis, dans cette scène, du genre habituel à Marivaux; mais ici le rang des personnages, les jalousies puissantes qui s'agitent autour d'eux et dont ils peuvent être victimes, le mélange des secrets d'État et des intrigues amoureuses relèvent le marivaudage d'une teinte de noblesse, presque de gravité l. On songe à Roxane, Atalide et Bajazet.

Cependant Hortense doit rendre compte de sa mission à la princesse : « Il m'a paru, dit-elle, pénétré d'un profond respect. — Cela est bien froid », répond la princesse avec dépit. Elle remarque bientôt l'embarras et les réticences d'Hortense, et la presse

1. Cette remarque s'applique à tous les personnages de la pièce: los valets eux-mêmes se sentent obligés par la qualité de leurs maîtres et. se modèlent sur eux; malgré la tradition, Arlequin s'abstient de lazzi et Lisette parle un langage simple.

de questions. Hortense souffre de cet interrogatoire, mais elle garde son secret : « Il peut avoir le cœur pris », dit enfin avec un soupir la princesse très indécise *. Il faut pourtant prendre un parti, car l'ambassadeur du roi de Castille est venu demander, au nom de son maître, la main de la princesse. Celle-ci charge Lélio qui survient de répondre à l'ambassadeur : « Je ne vous dirai point, ajoute-t-elle, quelles seraient mes intentions là-dessus; je m'en tiens à souhaiter que vous les deviniez 2. »

Voilà l'intrigue fortement nouée. Lélio profite de la mission dont il est chargé pour mettre Hortense en demeure de se décider. Hortense hésite; elle ne veut pas trahir la confiance de la princesse, elle ne veut pas désespérer Lélio. Elle soutient donc, et contre Lélio et contre elle-même, une lutte de plus en plus douloureuse ; elle nie un amour qui éclate dans ses négations mêmes : « Je ne vous aime point; je ne vous aimerai jamais. Si je savais une manière de m'expliquer plus dure, je m'en servirais pour vous punir de la douleur que je souffre à vous faire de la peine. » Lélio désespéré annonce qu'il va partir; cette fois Hortense n'y tient plus; elle retient Lelio, qui lui dit : « Vous me haïrez, si je ne vous quitte. » Elle répond : « Je ne vous hais plus quand vous me quittez 3. » Ce cri de passion résume une scène vraiment dramatique, et cette scène, dans la pièce, n'est ni la seule, ni la plus forte. Nous n'avions guère vu, jusqu'à présent, dans Marivaux qu'une galanterie plus ou moins aiguisée de sentiment; voici l'amour. Enfin Hortense consent à fuir avec Lélio, qui, trans-

1. Le Prince travesti, acte II, se. v. ±. lbi<L. acte II, se. vi.

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