L'École des Femmes, acte III, se. iv
3. Arlequin poli par l'Amour vient d'être repris avec succès par la Comédie-Française, d'après une adaptation adroitement
riÈCES HÉROÏQUES. 259
Comme les féeries, les pièces héroïques admettaient une grande liberté d'invention; c'était encore un genre souple et commode, sans règles définies. Pour ce motif, Marivaux: devait les aimer; il en écrivit trois. Deux sont assez faibles, le Triomphe de l' Amour et la Dispute, mais la troisième, le Prince travesti, mériterait d'être rangée parmi les chefsd'œuvre de Marivaux.
Le Triomphe de V Amour rappelle, par son intrigue romanesque et compliquée, les premières comédies dans lesquelles Corneille accumulait comme à plaisir les invraisemblances et les coups de théâtre. La donnée seule de la pièce est étrange : une jeune fdle, Léonide, se déguise en homme, afin de pénétrer dans la maison d'un philosophe, où se trouve le bel Agis, qu'elle aime et dont elle veut se faire aimer. Il rappelle aussi la Clélie et le Grand Cyrus : les personnages de la pièce sont empruntés à l'ancienne Sparte, et, bizarre amalgame, à côté du philosophe Hermocrate, du jeune Agis, « fils de Cléomène, ancien roi de Sparte », nous retrouvons l'éternel Arlequin. Mais, si les personnages sont anciens, les sentiments et leur langage ne le sont guère; il n'y a pas, dans toute la pièce, trace de couleur antique K La Dispute est tout aussi invraisemblable et fausse : c'est une longue dissertation, dans un cadre oriental, sur la question de savoir lequel de la femme ou de l'homme a donné
faite par un de ses sociétaires, M. Truffier, qui jouait le principal rôle. Voir le travail de M. Truffier, publié avec une préface de M. Adolphe Brisson, 180:2.
1. La bizarrerie de cet amalgame parut excessive aux contemporains de .Marivaux eux-mèincs : « Cette comédie n'eut aucun succès, dit Desboulmiers (Histoire du théâtre italien, t. III. p. 168). Le public fut, avec raison, révolté de voir une princesse de Sparte se déguiser pour venir (lien lier un jeune homme dont elle c'est point sûre d'être aimée et tromper un philosophe par une fourberie digne de Scapin. »
le premier exemple d'inconstance. A peine si, de loin en loin, quelques aperçus délicats sur la coquetterie féminine relèvent une métaphysique froide et une action languissante.
On ne saurait déterminer avec précision à quel genre appartient le Prince travesti. Ce n'est pas simplement une comédie héroïque, car les personnages, quoique de condition élevée, ne s'éloignent pas trop de la vie réelle; ce n'est pas une comédie historique, car le sujet, purement imaginaire, n'emprunte à l'histoire que des noms; ce n'est pas non plus, quoique la scène soit en Espagne, à Barcelone, la comédie de cape et d'épée : il y manque les complications d'intrigue, l'exagération romanesque de langage et de sentiment qui sont le propre du genre. Ce serait plutôt une tragi-comédie, par le rang des personnages, l'intérêt saisissant de plusieurs situations et le dénouement heureux de l'intrigue. Il rappelle surtout le drame à la manière romantique ', mais sans déclamation ni enflure. En somme, c'est une pièce à part, si originale que rien ne saurait lui être exactement comparé dans l'ancien répertoire, ni peut-être dans le répertoire moderne -.
Le prince de Léon, caractère chevaleresque, et cœur ardent, court le monde sous le nom de Lélio, pour s'instruire, s'éprouver, et se rendre digne du métier de roi. Il rencontre une noble dame, Hortense, parente
1. On dirait, à certains égards, que la pièce est taillée sur le patron devenu commun depuis 1830. Il n'y manque ni le traître (c'est le courtisan Frédéric, étudié ci-dessus, p. 231 et suiv.), ni le personnage comique, qui est ici Arlequin, la pièce ayant été jouée au Théâtre-Italien.
2. Dans un article de la Revue politique et littéraire (15 juillet 1882, Études nouvelles sur Rotrou), M. Félix Hémon estime que le Prince travesti est une imitation des Occasions perdues de Rotrou.