MARIVAUX ET SHAKESPEARE
l'antiquité et le moyen âge, les héros de l'ancienne Grèce et ceux des âges chevaleresques, les génies du Nord et les divinités de l'Olympe, de brillants seigneurs et d'humbles artisans se mêlent dans le plus poétique des rêves, le Songe d'une nuit d'été. Dans ces jeux du caprice et de l'imagination, Shakespeare est toujours le génie heurté, plein de contrastes, d'une inspiration exubérante, singulier mélange de grâce exquise et de mauvais goût, d'idéal et de trivialité, le plus grand de cet étrange xvie siècle, qui a produit aussi l'Arioste et Rabelais; tandis que Marivaux, dans ses heures de plus grande liberté, conserve ce goût de mesure, de discrétion et de convenance, qui est, à partir du xvn° siècle, la marque propre de la littérature française. Toutefois la parenté est frappante entre plusieurs de leurs personnages.
Dans Shakespeare et dans Marivaux les amoureux se plaisent aux escarmouches de sentiment, aux déclarations filées et retardées; les valets abusent du langage figuré, des concetti, sortes de beaux-esprits nourris de bribes d'érudition et jouant sur les mots, de philosophes d'antichambre, ne perdant aucune occasion de disserter. Les jeunes femmes surtout se ressemblent : chez elles, même mélange d'ironie et de tendresse, d'émotion et de légèreté, de grâce mutine et de pudeur, d'audace et de réserve, même goût de surprises et de déguisements. Dans la Fausse Suivante, Marivaux a représenté une jeune fille travestie en chevalier pour étudier à loisir un prétendant qu'elle soupçonne de fourberie; elles sont nombreuses, dans Shakespeare, les héroïnes qui, sous les Doms de Rosalinde, de Phœbé, de Viola, d'ïmogène, changent de costume, de condition, de sexe et courent les aventures pour éprouver leurs amoureux. Est-ce une héroïne de Shakespeare , est-ce une
héroïne de Marivaux qui parle ici, au moment de revêtir l'habit d'homme?
Je te fais la gageure que lorsque nous serons toutes deux habillées en jeunes gens, c'est moi qui serai le plus joli garçon des deux, qui porterai une dague avec la grâce la plus crâne, qui saurai le mieux imiter la voix de l'âge hésitant entre l'enfance et la virilité, le mieux changer nos trottinements menus en mâles enjambées, le mieux parler de querelles comme un beau jeune homme fanfaron, et dire de jolis mensonges. Je raconterai, par exemple, combien d'honorables dames ont recherché mon amour, et, ne l'ayant pas obtenu, sont tombées malades et sont mortes de chagrin, mais que je n'y puis rien; ensuite j'affecterai le repentir et je dirai qu'après tout je voudrais ne les avoir pas tuées, et vingt autres mensonges mignons de ce genre; si bien que les hommes jureront qu'il n'y a pas plus d'un an que je suis sorti du collège. J'ai dans ma tète plus de mille des drôleries de ces bébés vantards et je m'en servirai l.
Le passage est de Shakespeare, mais ne dirait-on pas du Marivaux, avec plus de verdeur dans l'expression? Marivaux eût envié cette satire du langage hyperbolique des amoureux :
Je ne voudrais pas être ton bourreau, et je te fuis précisément parce que je ne voudrais pas te faire du mal. Tu mé dis que mes yeux t'assassinent : voilà qui est joli, ma foi, et qui se rapproche beaucoup de la vérité, d'appeler assassins, tyrans, bouchers, les yeux qui sont les organes les plus frêles et les plus doux, qui ferment leurs portes poltronnes devant des atomes ! Eh bien, maintenant je te regarde avec colère de tout mon cœur; si mes yeux peuvent blesser, qu'ils te tuent maintenant. Voyons, fais semblant de t'évanouir; voyons, tombe un peu à terre; et si tu ne le peux pas, par décence, veuille ne plus mentir et ne plus dire que mes yeux sont des assassins. Allons, montre-moi
1. Le Marchand de Venise, acte III, se. iv, trad. Em. Montégut.