‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 189 sur 345 · MARIVAUX ET SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET SHAKESPEARE

la blessure que mou œil t'a faite. Égratigne-toi avec une épingle, et il te restera quelque cicatrice, aussi petite qu'elle soit; appuie-toi sur un roseau, la paume de ta main m gardera pour un moment l'empreinte et la marque sensible; mais au contraire, mes yeux que toul à l'heure j'ai dirigés contre toi ne te font pas de mal et, j'en suis sûre, il n'y a pas dans les veux de force capable de blesser ',

La ressemblance que je viens d'indiquer entre Marivaux et Shakespeare implique-t-elle une imitation du second par le premier? Au temps de Marivaux, Shakespeare était, sinon tout à fait inconnu en France, du moins entièrement méconnu. Voltaire l'imitait timidement et le louait avec force réserves, en attendant de l'injurier. Ce n'est ni d'après les Lettres philosophiques, ni d'après la tragédie d'Ériphyle, postérieures, du reste, aux comédies romanesques de Marivaux, que l'on pouvait alors deviner le vrai Shakespeare *. En outre, dans Shakespeare, Voltaire voyait seulement l'auteur de drames, et Marivaux, capable de goûter l'auteur de comédies romanesques, aurait sans doute été effrayé, lui, l'auteur d'Annibal et l'admirateur du Romulus de La Motte, par Othello et le Roi Leur. Avec la traduction de Letourneur, Shakespeare pénètre enfin dans notre littérature :l, mais,

1. Comme il vous plaira, acte III, se. v, trad. Em. Montégut. Comp. ci-dessus, p. 166, un passage de Marivaux, tout semblable de tour et d'idée.

■2. Voir Shakespeare et le théâtre français dans mes Études d'histoire et de critique dramatiques. — Le plus naturel est encore de supposer, avec Théophile Gauthier une source commune d'inspiration : « Cette veine romanesque de Shakespeare, si .Marivaux n'y a pas puisé, il l'aura sans doute rencontrée dans la littérature italienne, comme le grand William. Ces concetti si brillants, ces ingéniosités si fines que le goût n'a pas le courage de les blâmer, oui une source pareille. » (Histoire de l'art dramatique, t. VI, p. 217.)

3. Du moins au complet. Les quatre premiers volumes du Théâtre anglais, traduit par La Place (1743 à 1749,8 vol. in-12),

lorsqu'elle commence à paraître, en 1776, Marivaux est mort depuis quatorze ans. D'autre part, cependant, rien n'empêche de supposer chez Marivaux une lecture de Shakespeare faite d'original. Il avait des admirateurs et des amis en Angleterre ' ; peutêtre, avec sa curiosité d'esprit, sous l'influence de la mode et des relations personnelles que les salons lui procuraient avec des Anglais de marque, voulut-il connaître la littérature d'un pays où il se trouvait plus favorablement apprécié que dans le sien.

En tout cas, c'est un rare et singulier honneur, au xvme siècle, que de rappeler, même de loin, le plus grand poète dramatique de l'Angleterre. Avant la révolution romantique, notre littérature n'offrirait pas un autre écrivain capable de se prêter à un tel rapprochement. Au xixe siècle, Alfred de Musset sera le premier à reprendre, dans la comédie, la tradition de Shakespeare, et, l'unissant étroitement à cellt de Marivaux, il fournira un puissant argument à ceux qui veulent voir une parenté d'inspiration entre notre auteur et le poète anglais.

sont bien consacrés à Shakesp:are, mais ils ne renferment que des « tragédies », sauf, dans le t. IV, les Comme? es de Windsor et une analyse sommaire de la Tempête, du Songe d'une nuit d'été, des Gentilshommes de Vérone et de Beaucoup de bruit pour rien.

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