‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 199 sur 345 · I.\ MARQUISE · texte numérisé non relu

I.\ MARQUISE

Attende/. Monsieur, il faut s'expliquer : oui. le- appa rences peuvent être contre moi, mai- laissez-moi vous

dire.... Je mérite bien qu'on m'écoute.... Je connaissais bien le marquis et j'ai porté la douleur peut-être au delà même de ce qu'un cœur comme le sien l'aurait voulu. Oui, je suis persuadée qu'il aimerait mieux que je l'oubliasse que de savoir ce que je souffre encore.

le marquis, à part.

Ah! j'ai peine à me contraindre.

LA MARQUISE

Vous me trouvez prête à terminer un mariage, et je ne vous dis pas que je trahis celui que j'épouse; non, je ne trahis point, j'aurais tort : c'est un honnête homme; mais pensez-vous que je l'épouse, avec une tendresse dont mon mari pût se plaindre? Ai-je pour lui des sentiments qui puissent affliger le marquis? Non, Monsieur, non, je a'ai pas le cœur épris, je ne l'ai que reconnaissant de tous les services qu'il m'a rendus et qui sont sans nombre. C'est d'ailleurs un homme qui depuis près de deux ans vit avec moi dans un respect, dans une soumission, avec une déférence pour ma douleur, enfin dans des chagrins, dans des inquiétudes pour ma santé, qui est considérablement altérée, dans des frayeurs de me voir mourir, qu'à moins d'avoir une âme dépouillée de tout sentiment, cela a dû faire quelque impression sur moi. Mais quelle impression, Monsieur? la moindre de toutes; je l'ai plaint, il m'a fait pitié; voilà tout.

LE MARQUIS

Et vous l'épousez?

LA MARQUISE

Dites que j'y consens, cela est bien différent, et que j'y consens, tourmentée par une mère à qui je suis chère, et qui me doit l'être; qui n'a jamais rien aimé tant que moi et que mes refus désolent. On n'est pas toujours la maitresse de son sort, Monsieur. Il y a des complaisances inévitables dans la vie, des espèces de combats qu'on ne saurait toujours soutenir. J'ai vu cette mère mille fois désespérée de mon état; elle tomba malade, j'en étais cause; il ne s'agissait pas moins que de lui sauver la vie; car elle se mourait; mon opiniâtreté la tuait. Je ne suis point insensible à de pareilles choses et elle m'arracha une promesse d'épouser Dorante ! J'y mis pourtant une condition, qui était de renvoyer une seconde fois à Alger; et tout ce qu'on m'en apporta fut un second certificat de

la mort du marquis. J'avais promis cependant. Ma mère me somma de tenir ma parole; il fallut me rendre et je me rendis. Je me sacriliai, Monsieur, je me sacrifiai! Est-ce là de l'amour? Est-ce là oublier le marquis? Est-ce làtipouser avec tendresse?

le marquis, à part.

Voyons si elle rompra.... (Haut.) Non, je conçois même par ce détail que vous seriez bien aise de revoir le marquis.

la marquise, avec transport.

Ah! Monsieur, le revoir! Hélas! il n'en faudrait pas tant! La moindre lueur de cette espérance arrêterait tout ; il y a dix ans que je ne vis pas, et je vivrais.

LE MARQUIS

Je n'hésiterai donc plus à vous donner cette lettre ; elle ne viendra point mal à propos, elle vous convient encore.

la marquise, avec ardeur.

Une lettre de lui, Monsieur!

LE MARQUIS

Oui, Madame, et qu'il vous écrivait en mourant; j'étais présent.

la marquise, Usant la lettre.

Ah ! cher marquis ! (Elle pleure.)

le marquis, à part.

Ah! Madame, je commence à craindre de vous avoir trop attendrie.

LA MARQUISE

Je ne sais plus où j'en suis. Lisons. (Ella Ut.) « Je me meurs, chère épouse, et je n'ai pas deux heures à vivre; je vais perdre le plaisir de vous aimer... (Elle s'arrête.) C'est le seul bien qui me restait et c'est après vous le seul que je regrette. » (S'interrompiant.) Il faut que je respire! (Elle lit.) « Consolez-vous, vivez, mais restez libre. C'est pour vous que je vous en conjure; personne ne saurait le prix de votre cœur. » Je reconnais le sien. (Elle continue.) « Ma faiblesse me force de finir. Mon ami part, on L'entraîne, et il ne peut sans risquer sa vie attendre mon dernier soupir! » (Au marquis.) Comment, Monsieur, il vivait donc encore quand vous l'avez quitté?

LE MARQUIS

Oui, Madame, on s'est trompé. Il est vrai que la plus grande partie des captifs mourut à Alger pendant que nous y étions; mais nous trouvâmes le moyen de nous sauver, et c'est cette disparition qui a fait l'erreur. Je suis dans le même cas, et le marquis mourut dans notre fuite; ou, du moins, il se mourait quand je fus obligé de le quitter.

LA MARQUISE

Mais vous n'êtes donc sûr de rien?... Il a donc pu en revenir"?... Parlez, Monsieur.... Déjà je romps tout; plus de mariage!... Mais de quel côté irait-on? Quelles mesures prendre? Où pourrait-on le trouver? Vous êtes son ami, Monsieur, l'abandonneriez-vous?

LE MARQUISE

Vous souhaitez donc qu'il vive ?

LA MARQUISE

Si je le souhaite! Ne me promettez rien que de vrai; j'en mourrais.

LE MARQUIS

S'il n'avait hésité de paraître que dans la crainte de n'être plus aimé? S'il m'avait prié de venir ici pour pouvoir l'informer de vos dispositions?...

LA MAQUISE

Tout mon cœur est à lui! Où est-il? Menez-moi où il est?

le marquis, un moment sans répondre.

Il va venir... dans un instant... et vous l' allez voir...

LA MARQUISE

Je vais le voir!... Je vais le voir!... Marchons! hâtonsnous! allons le trouver!... Je me meurs de joie! Je vais le voir!... Vous êtes après lui ce qui me sera le plus cher.

le marquis, étant sa barbe et se jetant à ses genoux. Je vous suis aussi cher qu'il l'est lui-même !

LA MARQUISE

Qu'est-ce donc?... Qui êtes-vous?... (Se jetant dans ses bras.) Ah! cher marquis!... (Elle le relève et ils s'embrassent encore.) Que je suis heureuse!...

On devine ce qui suit : Mme Argante fait contre mauvaise fortune bon cœur; Dorante se retire, et

Frontin, qui est philosophe, pardonne à l'oublieuse Lisette.

Que n'avons-nous en son entier ce petit acte! la Femme fidèle prendrait place à côté de la Joie fait peur. C'est la même simplicité de moyens, la même sincérité de sentiment. Mais nous avons en entier la Mère confidente; pourquoi ne pas lui attribuer la place qu'elle mérite, à côté du Jeu de l'Amour et du Hasard et des Fausses Confidences, de l'Epreuve et du Legs'] Ces quatre pièces suffisent pour donner une idée juste de Marivaux peintre des mœurs mondaines, mais ce n'est qu'une partie de Marivaux. Il ne figurera complètement dans le répertoire que du jour où la Mère confidente, interprétée comme elle mérite de l'être, achèvera la connaissance d'un talent qui sut, au moins une fois, saisir la vérité éternelle du cœur humain, en même temps que celle d'une époque et d'un moment l.

1. La dernière reprise de la Mère confidente à la Comédie- Française eut lieu le 14 septembre 1863; elle n'avait pas été représentée depuis 1810. Les appréciations de la critique furent généralement très sévères. Th. Gautier (le Moniteur universel, 28 septembre) plaida avec une douce ironie les circonstances atténuantes de la reprise : « N'est-ce pas une chose utile, disaitil, que de montrer les côtés par où pèchent ces grands écrivains qu'on admire? •• H. Francisque Sarcey, seul {l'Opinion nationale, ■2^ septembre), prit chaleureusement la défense de la pièce et l'apprécia avec détail. C'est l'interprétation qui nuisit au succès; malgré leur talent, tous les artistes n'étaient point faits pour leurs rôles. La pièce n'eut que onze représentations. — Quant à L'opinion de Marivaux sur la Mère confidente, nous avons vu (p. 69, n. 1) qu'elle était au nombre de celles qu'il préférait.

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