LES RÉFLEXIONS
qu'elle expose et dévide avec complaisance; de là, non seulement des lenteurs, mais une sorte de « pédanterie couleur de rose ' ». On le fait observer à Marivaux 2, qui répond, avec un peu d'aigreur : « Qu'on leur donnât (aux critiques) un livre intitulé Réflexions sur Vhomme, ne le liraient-ils pas volontiers si les réflexions en étaient bonnes?... Pourquoi donc les réflexions leur déplaisent-elles ici, en cas qu'elles n'aient contre elles que d'être des réflexions? » Puis il s'efforce de prouver que celles de Marianne sont parfaitement naturelles :
Marianne n'a point songé à faire un roman. Son amie lui demande l'histoire de sa vie, et elle écrit à sa manière. Marianne n'a aucune forme d'ouvrage présente à l'esprit. Ce n'est point an auteur; c'est une femme qui pense, qui a passé par différents états, qui a beaucoup vu; enfin, dont la vie est un tissu d'événements qui lui ont donné une certaine connaissance du cœur et des caractères des hommes, et qui, en contant ses aventures, s'imagine être avec son amie, lui parler, l'entretenir, lui répondre; dans cet esprit-là, elle mêle indistinctement les faits qu'elle raconte aux réflexions qui lui viennent à propos de ces faits; voilà sur quel ton le prend Marianne. Ce n'est, si vous voulez, ni celui du roman, ni celui de l'histoire, mais c'est le sien; ne lui en demandez pas d'autre. Figurez-vous
t. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p. 358.
2. L'abbé Prévost, dans le Pour et le Contre (t. II, p. 345) : « La seconde partie de la Vie de Marianne n'a pas été reçue du public comme la première. Les réflexipns <>nt paru la plupart trop recherchées, trop longues, trop fréquentes... Qu'estce; qu'une personne qui s'interrompt à chaque instant ellemême, sur la plus petite circonstance, pour moraliser sans nécessité? N'est-il pas contre l'essence de la narration de faire ainsi a chaque instanl de longues réflexions?... Ces moralités
ne doivent être que l'accessoire, el elles sont le principal
contre (ouïe- [es règles de la nature. •• De même Desfontaines [le Nouvelliste il" Parnasse, i. 11. p. 210) : « Marianne a bien de l'esprit, mais elle a du babil et du jargon; elle conte bien, mais elle moralise trop. «
qu'elle n'écrit point, mais qu'elle parle; peut-être qu'en vous mettant à ce point de vue-là sa façon de conter ne vous sera pas si désagréable l.
Mais c'est justement parce que Marianne parle que ces réflexions sont trop nombreuses et parfois déplaisantes de ton; en elle-mêmes, on les trouve agréables et justes; c'est leur profusion et leur légère « pédanterie » qui sont ennuyeuses. Certaines autobiographies, réelles comme les Confessions, fictives comme Gil Blas, donnent, elles aussi, grande* place aux réflexions, sans nous causer cette sorte d'impatience. En tirant la philosophie de toutes choses, Marianne veut trop montrer qu'elle comprend et devine tout, qu'elle n'est dupe de rien ; elle irrite par l'air de sagacité qu'elle affecte; elle fait trop parade de cette pénétration toujours en éveil, et, comme elle parle à la première personne, son moi devient haïssable. Sainte-Beuve relève ce défaut dans une comparaison ingénieuse et qui est bien d'un physiologiste. Selon lui, Marianne s'analyse, se décrit, se démontre ellemême au moral, et il ajoute : « En se promenant dans les musées d'anatomie, on voit ainsi des pièces très bien figurées et qui ont forme humaine; mais, à l'endroit où l'anatomiste a voulu se signaler luimême, la peau est découverte et le réseau intérieur apparaît avec sa fine injection : c'est un peu l'effet que produit l'art habile de Marivaux. Ses personnages, au lieu de vivre, de marcher et de se développer par leurs actions mêmes, s'arrêtent, se regardent et se
1. Avertissement en tète de la seconde partie de la Vie de Marianne (1729). — Il semble qu'après cette seconde partie l'abbé Prévost, dont on vient de lire les reproches, ait pris son parti de la manière de Marivaux et n'en veuille plus voir que les qualités. On peut voir le le Pour et le Contre, t. IX, p. 273, où il accepte Marivaux tout entier, forme et fond.