CHAPITRE II
MARIANNE. — MARIVAUX ET RICHARDSON ; PAMÉLA. — JACOB. — MARIVAUX ET LE SAGE; GIL Bl.AS. — MARIVAUX ET FIELDING ; TOM JONES.
Raisonneuse, babillarde, un peu suffisante et vaine, avec ces défauts, Marianne n'en est pas moins charmante et vraie. Si Ton cherche au fond de cette nature complexe le trait dominant qui fixe et règle le caractère, ici encore on trouve la coquetterie; une coquetterie ingénieuse, subtile, toujours en exercice, qui perdrait Marianne si elle n'avait pas un grand fonds de fierté. A peine sauvée de la misère, elle doit sa première toilette à la générosité d'un bienfaiteur : elle se pare « avec des dispositions admirables ». Distinguée, supérieure à sa pauvre condition, fille de race sans doute \ elle a d'instinct le goût des belles choses et l'horreur de la vulgarité; sa toilette lui cause donc une véritable ivresse de bonheur : « Il me prenait des palpitations, dit-elle, en songeant combien j'allais
1. Elle a été trouvée, à l'âge de trois ans, dans une voiture publique, seule survivante de tous les voyageurs égorgés par des brigands; aucun indice n'a pu faire deviner qui étaient ses parents. Marivaux ne dit rien, au cours des onze parties qu'il a laissées, de nature à faire soupçonner quel eût été, au dénouement, le père de Marianne, mais son intention d'en faire une fille bien née est évidente.
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être jolie '. » Dans toutes les circonstances, les plus tristes comme les plus heureuses, au moment où elle se verra replongée dans la misère d'où elle avait espéré sortir, comme dans l'enivrement d'une condition qui dépasse ses rêves les plus ambitieux, elle a toujours l'œil à l'effet que produit sa beauté, à ce que l'on en pense autour d'elle, à l'expression noble, piquante, enjouée, sérieuse, mais toujours séante, que son visage peut avoir, A peine vêtue de sa belle robe, vite elle court dans un lieu de réunion, à l'église, et là elle tâche, « en se glissant tout doucement, de gagner le haut », non pour prier plus près de l'autel, mais parce qu'elle y aperçoit « du beau monde qui était à son aise ». Une fois installée, bien en vue : « Quelle fête! c'était la première fois que j'allais jouir un peu du mérite de ma petite figure. J'étais tout émue du plaisir de penser à ce qui allait m'en arriver, j'en perdais presque haleine; car j'étais sûre du succès, et ma vanité voyait venir d'avance les regards qu'on allait jeter sur moi. » Et la voilà, qui, peu à peu, sans affectation, attire tous les regards sur elle et jouit du dépit des autres femmes : c'est la première fois qu'elle peut être coquette, et tout en elle, gestes, regards, maintien, tend au même but et dénote un art achevé s. Elle aime d'un amour sincère, mais ce qu'elle désire plus peut-être que d'être aimée, c'est que sa beauté ne subisse pas un affront : « J'aimais un homme auquel il ne fallait plus penser, et c'était là un sujet de douleur; mais, d'un autre côté, j'en étais tendrement aimée, de cet homme; et c'est une grande douceur : avec cela, on est du moins tranquille sur ce qu'on vaut; on a les honneurs essentiels