Mercure, octobre
nom de Théophraste moderne à l'écrivain anonyme des Mœurs et des caractères des habitants de Paris, persuadé que ces réflexions étaient assez vivement frappées pour mériter cette antonomase; mais le nouvel auteur ayant trouvé ce nom trop respectable et peut-être trop à charge pour un ouvrage né du caprice, selon lui, et, selon moi, produit d'une raison très épurée, il vient de me faire l'honneur de m'adresser la lettre suivante, dans laquelle, après avoir exposé avec délicatesse les raisons qui lui font renoncer à ce nom, il a la modestie de se contester du sien. » Suivait la lettre citée. Trente-six ans plus tard, Marivaux devait s'entendre appliquer encore le titre contre lequel il protestait; l'archevêque de Sens, Languet de Gergy, lui disait en le recevant à l'Académie française : « Théophraste moderne, rien n*a échappé à vos portraits critiques. » Si, alors surtout, il avait pu exprimer toute sa pensée, il aurait dit sans doute qu'on ne lui faisait pas si grand honneur en lui donnant comme modèle un écrivain dont le principal mérité était d'être grec, et dont La Bruyère avait déjà surfait l'importance en se mettant modestement à sa suite, comme simple traducteur et commentateur.
Cependant, puisque Marivaux était partisan des Modernes, il désirait appuyer ceux de ses amis qui prétendaient égaler les Anciens et réduire à leur juste valeur leurs beautés trop vantées. La Motte s'était chargé de la partie sérieuse de l'entreprise ; il avait cru sincèrement, en versifiant à sa manière une Iliade abrégée, corriger Homère, sinon faire mieux que lui. Pour compléter la tentative, Marivaux se chargea de la partie plaisante. C'était, en vérité, prendre une peine inutile, car, en fait de parodie, le travail de La Motte suffisait, parodie dans le ton sérieux, le
meilleur de tous. Malheureusement, Marivaux ne s'en doutait pas: il publia donc, en 1717, une Iliade travestie. On peut admirer sincèrement Y Enéide et goûter le badinage de Scarron, mais, il faut le reconnaître, dans ce genre inférieur du burlescpue, Marivaux est lui-même inférieur; il pousse les libertés particulières du genre jusqu'à la licence, jusqu'à l'extrême mauvais goût : tel passage de Ylliade travestie, c'est la Pucelle, moins l'esprit. N'exagérons rien cependant, et gardons-nous d'enfler la voix avec d'Alembert sur ce péché de jeunesse; le sévère critique y voit « un forfait littéraire », dont il croit devoir faire, en pleine Académie, « une espèce d'amende honorable » au nom de Marivaux. C'est « la partie honteuse de sa vie, » s'écrie-t-il; Ylliade travestie n'est qu'une erreur.
Encouragé par les applaudissements qui accueillent dans le paît ides Modernes le travestissement d'Homère, Marivaux aurait fait subir le même sort à Fénelon, qui, choisi par La Motte, comme arbitre de la querelle, s'était récusé avec quelque malice. En tout cas, cette nouvelle parodie, attendit de longues années sa publication, car elle ne parut qu'en 1730. Marivaux nia énergiquement qu'il en fut l'auteur. Il écrivait, en tête d'une édition de la troisième partie de la Vie dr Marianne, publiée à la Haye :
Ce livre n'est pas de moi; et voici apparemment de quelles circonstances on abuse pour me L'attribuer. 11 y a environ dix-huit ans que L'auteur de ce manuscrit, jeune homme de Bretagne, étudianl en droil avec moi, me Le montra;... comme ce jeune homme savail que je connaissais quelques libraires, il me pria de proposer son livre à quelqu'un d'eux; ce que je li-. e| ce fut an libraire de la rue Saint-Jacques, donl Le nom ne me revient point, qui s'en accommoda. Voilà toute La pari que j'y ai el celui qui Le donne sous mon nom veut ou m'obliger ou m 'nuire,
et pourra même m'en attribuer encore un autre du même auteur, qui est mort et de qui j'en ai encore lu et l'ait passer un dont je ne me rappelle pas le titre *.
C'est fort net; cependant l'éditeur du Télémaque travesti maintint son attribution et les contemporains semblèrent ajouter plus de foi à sa parole qu'à celle de Marivaux. C'est encore une habitude assez commune en pareil cas ; elle n'est pas plus équitable aujourd'hui qu'autrefois. Sans comparer la moralité de ceux qui affirment et de ceux qui nient, on peut dire que, le plus souvent, les premiers ont un intérêt matériel ou d'amour-propre à maintenir leur dire et que, toujours, ils sont les plus forts, car ils peuvent revenir à la charge tant qu'il leur plaît, alors que leur victime, par dignité ou lassitude, se tait après un premier démenti. Marivaux était un parfait honnête homme, tout le monde s'accordait à Je reconnaître, et sa parole avait une valeur. Il ne mentait pas avec la déplorable facilité alors admise dans les querelles littéraires. Depuis deux siècles, au contraire, l'empressement des libraires à contrefaire, publier sans droit ou attribuer faussement, excitait les plaintes des auteurs. Aussi pouvons-nous en croire Marivaux et retirer de son œuvre, puisqu'il y tient, le Télémaque travesti 2.
1. Uno édition hollandaise de la Vie de Marianne (La Haye, Jean Néaulme, 1741), qui reproduit cette lettre, ajoute : « L'autre manuscrit dont on a parlé, qui fut donné à M. de Marivaux, et dont il s'est accommodé, de même que son Télémaque travesti, est intitulé Pharsamon ou les Folies romanesques. »
i. Les pièces du débat se trouvent dans une gazette de Hollande, la Bibliothèque française ou Histoire littéraire de la France (Amsterdam, H. Du Sauzet, in-12, t. XXII, dernière partie, 1736, p. -IV.) et suiv.) . L'imprimeur traitait les déclarations de Marivaux de « faussetés avérées ». Il ajoutait : « Je suis
On peut trouver, au surplus, qu'il avait abusé du genre. Chose étrange que ce goût d'imitation à rebours chez un auteur qui se piquait d'originalité. Oubliant les passe-temps de sa jeunesse, il en vint plus tard à condamner sévèrement, non pas ses propres parodies, mais le genre lui-même, « comme propre à décourager les talents naissants, à contrister les talents reconnus et à jeter sur le genre noble une espèce d'avilissement toujours dangereux chez une nation frivole, qui pardonne, oublie et sacrifie tout, pourvu qu'on l'amuse l ». Et si on lui reprochait ses propres parodies, il alléguait qu'il n'avait « travesti que des morts, à qui la louange et la critique étaient indifférentes 2 ».
Il avait trop de véritable esprit pour s'attarder à ces essais de jeunesse. Il abandonna, pour n'y plus revenir, des genres misérables. Le théâtre, le vrai roman, la spéculation morale l'occupèrent bientôt tout entier. On s'étonne seulement qu'il ait trouvé si tard sa véritable voie : à l'âge où il débutait au
en état de prouver que tout le manuscrit du Télémaque travesti est de la main de M. de Marivaux, sans aucune addition ou correction étrangères. En second lieu, je puis produire ses quittances, qui font foi qu'il a vendu, comme de lui, le manuscrit au libraire de la rue Saint-Jacques, dont il dit avoir oublié le nom. >• 11 était dit à ce sujet, dans l'édition de Marianne publiée à la Haye en 1711 et dont il vient d'être parlé dans la note précédente : « M. de Marivaux mit au net (les deux manuscrits) quelques mois après et s'en accommoda, comme d'une chose lui appartenant, avec le sieur Fournier, libraire de la rue Saint- Jacques, qui esl mort aussi, et à qui, dans cette occurrence, il peul avoir écrit quelques billets dont il ne se souvient pas. » Deux correspondants anonymes de la Bibliothèque entrent dans la querelle en faveur de Marivaux, et l'auteur du recueil finit par conclure : Le public qui s'intéresse à la gloire de cet auteur, aurait souhaité que les preuves qu'il allègue pour se justifier eussent été plus convaincantes. •■