LE SENTIMENT DE LA NATURE
vie humaine, c'est-à-dire l'activité du cœur et de l'esprit, ne disparait sous l'accumulation des accessoires matériels. Il emploie donc, en décrivant, ce procédé rapide et sobre dont il n'use pas assez dans les portraits : quelques traits lui suffisent pour rendre visibles une expression de physionomie, un geste, un costume, un intérieur. Qu'on se rappelle, par exemple, le témoin à la perruque neuve, la majestueuse Toinon, Marianne à l'église; en deux lignes, nous avons vu les personnages. Tout à l'heure il nous introduira dans des intérieurs très variés, chez une prieure de couvent, chez deux sœurs dévotes, chez des financiers, chez un ministre; nulle part il ne décrira par le menu l'ameublement ou les costumes, mais il accusera d'un trait vif et net l'impression qu'ils produisent.
Il n'y a qu'une lacune dans ces descriptions si expressives : on ne voit, pour ainsi dire, jamais la campagne; on dirait que l'action se passe toujours dans un appartement ou dans la rue. Cette absence chez Marivaux du sentiment de la nature n'a rien qui doive étonner. C'est un défaut commun à toute sa génération. De 172U à 1750 on en était toujours sur la nature aux idées du xvne siècle. Simple et vraie, on la trouvait ennuyeuse. On la voulait embellie par l'art, parée comme le monde de seigneurs et de grandes dames, qui l'admirait, à travers les glaces des salons, sous forme de jardins aux tapis de verdure, aux arbres taillés en voûtes régulières, ou même en lyres et en vases. Sauf chez La Fontaine, il n \ a, au xvn1' siècle, trace de pittoresque naturel dans aucun genre littéraire '. Boileau, « fuyant les cha-
\. Voir, sur cette absence du sentiment de la nature au xvn siècle et dans la première moitié du xvni1, Sainte-Beuve,
grins de la ville », et cherchant contre eux asile à la campagne, fait des vers descriptifs ou pêche à la ligne, au lieu d'admirer un site riant; il ne cherche en somme, hors de Paris que la faculté de prendre de l'exercice et d'échapper aux fâcheux *. Molière met le prologue du Malade imaginaire « dans un lieu champêtre et néanmoins fort agréable 2 ». Mme de Sévigné, dans sa charmante lettre sur la mutilation des bois du Buron, n'a de regrets que pour les belles allées droites d'où elle ne sortait guère, et ses regrets s'exhalent en réminiscences littéraires. Les descriptions de Fénelon, malgré leur charme, ont quelque chose d'arrangé; le sentiment n'y est pas. Selon Stendhal, le premier léger indice que l'on puisse saisir au xvne siècle de pittoresque naturel, c'est, dans la Princesse de Clèves, une certaine allée de saules où M. de Nemours va promener sa rêverie 3. Il en est de même au xvme siècle. Avant Rousseau, à peine découvre-t-on çà et là quelques esquisses de paysages vrais ; ainsi, dans G'd Blas, la description, gracieuse mais vague encore, de la grotte où s'est retiré don Raphaël 4. Les amis de Marivaux sont assurément de tous les esprits les moins ouverts au sentiment de la nature. Il leur ressemble en cela; dans son théâtre, il n'y a point trace de pittoresque, et, dans ses romans, à peine si l'on en peut trouver deux traits bien minces et vagues. Ce sont le jardin
Chateaubriand et son groupe littéraire, quatrième leçon, Causeries du Lundi, t. XI, p. 46 et suiv., et H. Taine, La Fontaine et ses fables, deuxième partie, chap. n.