‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 238 sur 345 · La Vie de Marianne, troisième partie · texte numérisé non relu

La Vie de Marianne, troisième partie

3b4 LE ROMANCIER.

que, nous apportant peu, elles nous seraient à charge. Ainsi, de tous côtés, vous voyez notre impuissance, dont je suis vraiment mortifiée; car vous m'affligez, ma pauvre enfant.... Notre communauté ne peut vous aider que de ses prières, elle n'est pas en état de vous recevoir *.

Heureusement, la charité de Mme de Miran, présente à l'entretien, ouvre à l'orpheline l'entrée de la pieuse maison. Marivaux ne parle guère des religieuses qui y vivent : cela n'est pas de son sujet; les amours de Marianne et de Valville l'occupent davantage. Il en dit assez toutefois pour laisser voir qu'il ne se faisait aucune illusion sur ce que la vie conventuelle était dans bien des cloîtres, oisive, peu édifiante, peu mortifiée, remplie de petites jalousies et de commérages.

Lorsqu'il annonça l'histoire de la Religieuse, vers 1734, sa fille avait treize ans, c'est-à-dire l'âge de commencer un noviciat dans ce couvent du Thrésor, où elle devait prendre le voile. Avec les idées qu'il vient de laisser voir, cette vocation, qu'il ne pouvait contrarier, car sa pauvreté ne lui permettait pas de doter sa fille pour le mariage, dut lui causer une vive douleur. Il avait sans doute rêvé pour elle les joies du monde, et il se voyait forcé de l'ensevelir dans une de ces maisons qu'il connaissait trop bien pour l'y voir entrer sans inquiétude. Et même, y avait-il vocation chez Mlle de Marivaux? N'était-ce pas une triste nécessité qui lui faisait embrasser le seul parti que la société d'alors laissât à une jeune fille pauvre et bien née? Ou encore, n'était-elle point victime d'une sorte de captation? On ne peut que suppléer par des

1. La Vie de Marianne, troisième partie. — On peut comparer aux religieux et religieuses de Marivaux, sans parler du rat de La Fontaine, le Père de la quatrième Provinciale, dans Pascal, et le théatin de Voltaire dans Jeannot et Collin.

LA RELIGIEUSE. 3bo

suppositions à l'absence de tout renseignement précis; mais la manière dont Marivaux, en 1742 ', lorsque le sacrifice est consommé, présente l'histoire de la Religieuse, laisse croire qu'en l'écrivant il épanchait une douleur intime.

Désolée de l'abandon de Valville, Marianne songe à prendre le voile, lorsqu'une sœur, dont elle est l'amie, l'en dissuade vivement et lui raconte sa propre histoire. Cette religieuse s'appelait, dans le monde, Mlle de Tervire; orpheline de bonne heure, elle était l'objet d'une vive amitié de la part de Mme de Sainte- Hermières, riche veuve, « à qui un assez grand air de bonté, une vie régulière, des mœurs qui paraissaient austères et des liaisons avec tous les dévots du pays attiraient l'estime de tout le monde ». Mme de Sainte- Hermières et ses amis n'étaient que de faux dévots; mais cette « société de gens de bien » voulait faire de Mlle de Tervire une religieuse, car, dit la victime, « une fille de mon âge, et d'une aussi jolie figure qu'on disait que je l'étais, ne lui aurait pas fait peu d'honneur de s'aller jeter dans un couvent au sortir de ses mains 2 ».

La veuve n'épargne donc rien pour réussir, associant la jeune tille à tous ses exercices de piété et la conduisant fréquemment dans une communauté de femmes :

EUe y avait une parente qui était instruite de ses desseins et qui s'y prêtait avec toute l'adresse monacale, avec tout le zèle malentendu dont elle était capable- Je dis malentendu, car il n'y a rien de plus imprudent, et peut-être rien de moins pardonnable que ces petites séductions qu'on emploie en pareil cas, pour faire venir à une jeune tille

t. Époque où paraissent les neuvième, dixième et onzième parties, contenant l'histoire de la Religieuse. 2. La Vie de Marianne, neuvième partie.

l'envie d'être religieuse. Ce n'est pas en agir de bonne foi avec elle ; et il vaudrait mieux lui exagérer les conséquences de l'engagement qu'elle prendra, que de l'empêcher de les voir, ou que de les lui déguiser si bien qu'elle ne les connaît pas.

Secondée par les autres sœurs, l'amie de Mme de Sainte-Hermières attire peu à peu Mlle de Tervire, en la comblant de prévenances et de caresses, qui ne doivent pas survivre à la prise d'habit; moyens de pieuse séduction, qu'on abandonne dès qu'ils ont produit leur effet :

Il fallait voir, raconte Mlle de Tervire, comme ma religieuse me serrait les mains dans les siennes, avec quelle sainte tendresse elle me parlait et jetait les yeux sur moi. Après cela venaient encore deux ou trois de ses compagnes aussi caressantes qu'elle, et qui m'enchantaient par la douceur des petits noms qu'elles me donnaient, et par leurs grâces simples et dévotes; de sorte que je ne les quittais jamais que pénétrée d'attendrissement pour elles et pour leur maison l.

Mais un jour, dans ce même couvent, une des religieuses, à la suite d'une conversation, qui, peu à peu. est allée jusqu'à l'épanchement, tient à Tervire le langage que Tervire elle-même tiendra plus tard à Marianne :

Vous voulez vous faire religieuse? et les caresses de nos sœurs, l'accueil qu'elles vous font, les discours qu'elles vous tiennent,... les insinuations de Mme de Sainte-Hermière, tout vous y porte, et vous allez vous engager dans notre état sur la foi d'une vocation que vous croyez avoir et que vous n'auriez peut-être pas sans tout cela. Prenezy garde! J'avoue, si vous êtes bien appelée, que vous vivrez tranquille et contente; mais ne vous en fiez pas aux dispositions où vous vous trouvez, elles ne sont pas assez sûres, je vous en avertis; peut-être cesseront-elles avec les

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