‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 258 sur 345 · LE MINISTRE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE

tude, il n'attaque pas directement l'abus dont il parle; il lui suffit, pour le rendre odieux, de le représenter tel qu'il est; de cette manière, sans faire un appel direct à l'indignation, il la fait naître aisément. Mais, grande est notre surprise, lorsque, arrivés chez le ministre avec Marianne, au lieu de trouver l'homme que nous attendions, l'instrument naturel d'une telle injustice, nous nous voyons en présence d'un véritable homme d'État, juste et bon, prompt à confondre les persécuteurs et à rassurer la victime.

C'est que, au moment où Marivaux écrivait la sixième partie de Marianne, la France, délivrée du cardinal Dubois et du duc de Bourbon, respirait enfin sous un ministre honnête homme, le doux, humain et nullement tyrannique cardinal de Fleury. Une administration économe et laborieuse réparait les pilleries des derniers ministères. Certes, on eût voulu plus d'initiative, des vues plus larges, des réformes plus hardies; après tant d'agitations, cette tranquillité paraissait un peu somnolente; le système était tout d'expédients, de temporisation, de conservation timide. Mais, après une fièvre ardente, c'était la convalescence ; le régime doux auquel Fleury soumettait la France était, à tout prendre, le mieux approprié à son état. Aussi, ramenée sans secousses à une santé relative, elle trouvera, après ce ministère réparateur, comme un regain d'énergie; cinq années actives et guerrières, marquées par les victoires de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld, donneront à la monarchie ses derniers jours de gloire.

Comme la plupart des bons esprits du temps •, Marivaux éprouva pour le cardinal, sinon de l'admi-

1. Pour les jugements contemporains du ministre, voir Auberlin, l'Esprit public au \\u\" siècle, deuxième époque, chapitre ut, notamment p. 23S.

ration, au moins une sincère estime. Il exprima ce sentiment daus un beau portrait, un peu flatté d'ensemble, mais juste et vrai dans ses lignes essentielles, l'un des meilleurs qu'il ait tracés, plus court, moins minutieux que tant d'autres, et, par suite, moins confus. En voici les principaux passages :

Il gouvernait à la manière des sages, dont la conduite est douce, simple et sans faste et désintéressée pour euxmêmes ; qui songent à être utiles, et jamais à être vantés; qui font de grandes actions dans la seule pensée que les autres en ont besoin, et non pas à cause qu'il est glorieux de les avoir faites. Ils n'avertissent point qu'ils seront habiles, ils se contentent de l'être, et ne remarquent pas même qu'ils l'ont été '.... Fallait-il surmonter des difficultés presque insurmontables ; remédier à tel inconvénient presque sans remède; procurer une gloire, un avantage, un bien nécessaire à l'Etat ; rendre traitable un ennemi qui l'attaquait, et que sa douceur, que l'embarras des temps où il se trouvait ou que la modestie de son ministère abusait, il faisait tout cela, mais aussi discrètement, aussi uniment, avec aussi peu d'agitation qu'il faisait tout le reste. C'étaient des mesures si paisibles, si imperceptibles, il se souciait si peu de vous préparer à toute l'estime qu'il allait mériter, qu'on eût pu oublier de le louer, malgré toutes ses actions louables. C'était comme un père de famille qui veille au bien, au repos et à la considération de ses enfants; qui les rend heureux sans leur vanter les soins qu'il se donne pour cela, parce qu'il n'a que faire de leur éloge; les enfants, de leur côté, n'}' prennent pas trop garde, mais ils l'aiment -.

On ne peut attendre d'un tel homme, bientôt édifié

1. Marivaux vient de dire des grands ministres qui ont précédé le cardinal : « C'étaient de grands hommes, mais qui, durant leur ministère, avaient eu soin de tenir les esprits attentifs à leurs actions, et de paraître toujours suspects d'une profonde politique. »

2. La Vie de Marianne, sixième partie. — Comp. le protrait très étudié que M. Àubertin trace du cardinal de Fleury [l'Esprit public au xviuc siècle, p. 236 et suiv.).

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