Le Paysan parvenu, première partie
38 i LE ROMANCIER.
répond-il à la proposition de son maître, dans notre village c'est notre coutume de n'épouser que des filles. » Le financier s'étonne; dans son monde à lui, on est beaucoup plus accommodant : « Vous voyez, fait-il tout scandalisé, vous voyez les personnes qui viennent me voir; ce sont tous gens de considération, qui sont riches, qui ont de grands équipages. Savi-'zvous bien que parmi eux il y en a quelques-uns qu'il n'est pas nécessaire de nommer, et qui ne doivent leur fortune qu'à un mariage qu'ils ont fait avec des Genevièves? »
Après Madame et Monsieur, on entrevoit l'enfant \ qui complète cette intéressante famille. Ni père, ni mère ne s'en occupent, il s'élève comme il peut, entre un valet qui le sert le moins possible, et un précepteur qui lui fait ses devoirs, « afin que la science de son écolier lui fasse honneur, et que cet honneur lui conserve son poste de précepteur, qui est fort lucratif ».
Un brusque coup du sort montre en action la morale de cette histoire : la fortune qui soutient cette vie de désordre s'en va, comme elle est venue, en un moment. Le financier meurt d'apoplexie, « devant son bureau sur lequel était une lettre ébauchée de quelques lignes gaillardes, qu'il écrivait à une dame de bonne composition »; et aussitôt la débâcle commence. Les créanciers fondent sur la veuve, qui se réfugie au plus vite dans un couvent; les victimes de l'agioteur remplissent d'injures cette maison, où le mort est encore; les domestiques pillent pour se couvrir de leurs gages. Dernier détail de cette ruine expiatoire, douloureux celui-ci, car il frappe un inno-
1. Pour être exact, il convient de dire que cet enfant n'est qu' « un neveu de province »>; mais le propre fds du ménage financier n'eût pas été élevé autrement.
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cent : l'enfant, avec les facultés aimantes de son âge, s'est attaché au précepteur peu scrupuleux qui lui faisait ses thèmes; il lui dit adieu en pleurant, mais, « il pleure tout seul » : le maître fuit au plus vite, « escortant ses ballots », et le pauvre enfant s'écrie, au milieu d'un abandon et d'une solitude qui l'effrayent, mais auxquels il ne comprend rien : « Eh quoi! tout le monde me quitte donc M »
Tel est le financier dans sa vie privée. Pour le voir dans l'exercice de son métier, pénétrons dans ce cabinet de M. de Fécour, où nous avons suivi déjà Mme d'Orville. Nous y trouvons un homme insolent et dur avec ses employés et avec le public, impitoyable pour les malheureux, sec comme ses chiffres. Autour de lui, se groupent des confrères plus ou moins importants, mais affectant tous la grossière impertinence qui est la marque de l'espèce. La situation d'un pauvre petit jeune homme, arrivant au milieu d'eux pour solliciter, est peinte par Jacob avec une vérité bien amusante :
A qui ru veut ce polisson-là avec sa lettre? semblaient-ils me dire par leurs regards libres, hardis, el pleins d'une curiosité sans façon. De sorte que j'étais là comme un spectacle de mince valeur, qui leur fournissait un moment de distraction, et qu'ils s'amusaientà mépriser en passant. L'un m'examinait superbement de côté; l'autre, se promenani dan- ce vaste cabinet, les mains derrière le dos, s'arrêtait quelquefois... et puis se mettait de là à me considérer commodémenl et à son aise. Figurez-vous la contenance que je «levai- tenir. L'autre, d'un air pensif el occupé, fixait le- yeux sur moi comme sur un meuble ou sur une muraille, el de l'air d'un boni me qui in' songe pas à ce qu'il voit. Et celui-là, pour qui je n'étais rien, m'embarrassait tout autant que celui pour qui j'étais -i peu de chose -.
1. /.'■ Paysan jiarvenu, première partie. ■i. Ibid., quatrième partie.
Ne saurait-il donc y avoir chez celte espèce d'hommes un atome de bonté, une velléité d'humeur compatissante? Marivaux accorde que, par exception, un financier peut n'être pas un méchant homme. Mais alors, quelle bonté sans délicatesse, sans bonne humeur, sans chaleur affectueuse! Dans le cabinet de M. de Fécour, il y avait un « gros petit homme », lourd, brusque, bredouilleur, « qui, de quatre mots qu'il disait, en culbutait la moitié », commun et borné d'esprit. Celui-là s'appelle M. Bono; Mme d'Orville l'a intéressé; il la suit : « Eh bien! lui dit-il, qu'est-ce que c'est? Vous êtes donc bien triste, pauvre jeune femme?... Le mari, quelle espèce d'homme est-ce? D'où vient donc qu'il est si souvent malade? Est-ce qu'il est vieux? N'y a-t-il pas un peu de débauche dans son fait? » Et, après un interrogatoire conduit jusqu'au bout avec cette lourdeur indiscrète et hlessante, il promet de s'occuper de l'employé malade, et l'on prévoit qu'il tiendra parole l.
Nous avons suivi avec Marivaux tous les degrés de la hiérarchie sociale, depuis le peuple jusqu'à l'aristocratie de naissance et d'argent. Pour que la revue soit complète, il ne reste plus qu'à franchir le seuil du ministère, à voir de près les rouages politiques de la société dont nous connaissons les mœurs. Le romancier nous introduit donc dans le cabinet du premier ministre. Jusqu'à présent il a été sévère pour les divers mondes qu'il a traversés, ou plutôt il n'a cherché nullement à dissimuler leurs vices. Cette sévérité va-t-elle s'exercer encore en matière politique? Un moment on pourrait le croire. Pour cette visite, Marivaux prend prétexte d'une lettre de cachet qui menace Marianne. Selon son habi-