JOURNAUX DE MORALE
« lorgnés » et décrits en détail, par ce moraliste de seize ans. Si l'on retranchait du roman tout ce qui est récit ou dialogue, la plus grande partie de l'ouvrage subsisterait encore et pourrait s'appeler « Réflexions sur le cœur humain ' ».
Jacob philosophe, lui aussi, mais autrement que Marianne. La jeune fille se complaît et s'admire dans sa fine sagesse; le jeune homme, « philosophe ingénu » , fait de la morale sans le savoir. Jeté par les hasards de la vie dans un monde fort mêlé, il songe plus à profiter des événements qu'à chercher la raison des choses. Mais, comme il est honnête et qu'il tâche à le demeurer, il nous instruit par la manière dont il résiste à la contagion du milieu. En outre, comme à son honnêteté native il joint un grand fonds de bon sens et de finesse, il voit juste et bien, raconte de même, et cela suffit pour faire œuvre utile.
Le théâtre et la fiction n'épuisèrent pas la veine morale de Marivaux. A plusieurs reprises, il interrompit romans et comédies pour se livrer sans partage à l'observation et aux théories spéculatives. Ses débuts dans les lettres avaient été des essais moraux, de véritables caractères données au Mercure; en pleine maturité, de trente-cinq à quarante-cinq ans, il publia, dans le genre de ses premiers essais, trois recueils périodiques, le Spectateur fronçais, V Indigent philosophe, le Cabinet <lu Philosophe, qui, réunis, forment le quart de ses œuvres complètes. Devenu vieux, n'écrivant plus ni comédies ni romans, il philosophait encore, et revenait au Mercure pour y donner des Réflexions sur les hommes, sur l'Esprit humain, un très curieux essai de philosophie histo-
\. Voir ci-dessus, p. 307.
rique, le Miroir, etc. Ces divers ouvrages sont de valeur inégale, mais tous ont leur intérêt. Plusieurs sont d'une grande importance, comme le Miroir; d'autres, comme le Spectateur et le Cabinet du Philosophe, renferment quelques-unes de ses meilleures pages. Ces deux derniers recueils surtout, trop rarement explorés, seraient féconds en heureuses trouvailles. Quoique les critiques du xvnr3 siècle en aient plusieurs fois signalé la haute valeur ', et que, de nos jours, deux bons juges, les rencontrant au cours d'une étude sur Marivaux, ne leur aient pas ménagé les éloges 2, on les dédaigne encore et la grande majorité des lecteurs de Marivaux ne les ouvre jamais.
Le Spectateur français et les deux recueils qui suivirent appartenaient à un genre très à la mode au commencement du xvme siècle et provoqué par le succès du Spectateur d'Addison. Marivaux adopta la forme de son prédécesseur anglais : observateur moraliste, il racontait périodiquement ses impressions au public, en les variant de son mieux par d'agréables inventions, lettres, petits romans, etc. A première vue deux choses surprennent dans ses trois recueils, la prodigieuse fécondité de l'invention et le
1. Lesbros (p. 19) dit avec une admiration trop riche en rapprochements : « Il peut être comparé (dans le Spectateur) à Démocrite pour la critique, à Sénèque comme moraliste, et à Fontenelle pour l'esprit et pour les grâces. >• D'Alembert (p. 589) trouve que le Spectateur est l'ouvrage où Marivaux a mis « le plus d'esprit, le plus de variété, le plus de trait.
2. Yillemain (Littérature française au xvrne siècle, treizième leçon) : « Son esprit pourrait se confondre avec celui de son temps;... son humeur est à lui, et elle a empreint quelques pages (des œuvres morales) d'un cachet qui ne s'effacera pas. » Et Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. IX, p. 345 et 347) : « Marivaux... est un théoricien et un philosophe, beaucoup plus perçant qu'on ne croit.... Il a écrit des feuilles périodiques remplies d'idées neuves, déliées et de vues ingénieuses. •>