LA RUE
ces grands morceaux d'éloquence sérieuse, il ne faudrait pas regarder Marivaux comme un moraliste spéculatif, qui se laisse aller aux caprices de l'imagination ou s'échauffe par la méditation de quelques lieux communs. Au contraire, ses études morales se distinguent surtout par un cachet d'observation directe et personnelle. Lorsqu'il nous parle du monde élégant, des femmes coquettes, des beaux esprits, nous le croyons volontiers bien renseigné. Mais il ne faudrait pas suspecter la sincérité de ses études sur les mœurs bourgeoises et populaires. Il se met souvent à la fenêtre et regarde; il descend dans la rue, se mêle à la foule, entre dans les boutiques, lie conversation avec les promeneurs et les passants.
Un soir, à la sortie du théâtre, il s'arrêtera sur l'escalier de la comédie et restera longtemps en contemplation, examinant « les porteurs de visage », hommes et femmes, qui défilent devant lui, décrivant par le menu tous leurs manèges de vanité et démêlant, avec la plus amusante sagacité, les pensées qui traversent toutes ces cervelles de jeunes fats et de coquettes1. Les jours de fête publique, par exemple lors de l'entrée à Paris de l'infante d'Espagne, il est devant les Tuileries, au milieu de la foule, « qui se renverse la tête pour considérer les arcs de triomphe » ; il écoute les réflexions du badaud, les discours du nouvelliste, dont il trace un portrait digne de La Bruyère2. M;ii-> il aperçoit dans une échoppe un savetier qui, malgré la fête, travaille d'un sang-froid admirable, jette de temps en temps un regard sur les curieux