LA CONSCIENCE
pas plutôt réunis en société, que qous sommes frappés de la nécessité d'observer un certain ordre, qui nous mette à L'abri des effets de nos mauvaises dispositions : la raison. qui nous montre cette nécessité, est le correctif de notre iniquité même. Cet ordre donc, une fois prouvé nécessaire pour la conservation générale, devient, à ne parler même qu'humainement, un devoir indispensable pour chacun de nous.... Malheur à qui rompt ce contrai de justice, dont votre raison et la mienne, et celle de tout le monde, se lient, pour ainsi dire, ensemble, ou plutôt sont déjà Liées dès que nous non- voyons, el sans qu'il soit besoin de nous parler! Ce contrat m'oblige, même avec L'homme qui ne L'observe pas à mon égard. Ce o'est pas une loi conditionnelle et particulière faite avec lui. loi qui serait inutile, impuissante, et malgré laquelle notre corruption reprendrait bientôt son empire féroce. Non; c'est un contrat de nécessité absolue, passé pour jamais avec L'humanité, avec tous Les hommes ensemble, et par tous Les hommes en général, qui L'ont toujours ratifié, et qui le ratifieront toujours '.
Mais ici se présente l'objection redoutable formulée par Pascal : « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat.... Plaisante justice qu'une rivière borne? Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà 2. » Marivaux répond que des différences de détail, conséquence inévitable de la diversité humaine, n'empêchent nullement la loi morale de posséder les trois
1. Le Spectateur français, vinet et unième feuille. — Yauvc- Dargues, qui se séparait tout à l'heure de Marivaux, s'en rapproche ici (voir Introduction à la connaissance de l'Esprit humain, 111. 13, Œuvres, p. 51). Tous deux développent, à leur iii-u probablement, l'idée qui inspire dan- Platon la prosopopée de- Lois (Criton, \n et suiv.). J.-J. Rousseau, outre son Contrat social, doit à cette idée un très beau passage (voir "Œuvres ci Correspondances inédites, publiées par M. G. Streckeisen- Houltou, première lettre Sur la vertu et le bonheur, adressée à Mme d'Houdetot, p. 136 et suiv.).
i. Pensées, art. ni, édit. Havet, t. I, p. 38.
caractères essentiels delà loi, d'être universelle, uniforme, invariable :
Que les coutumes, que les usages particuliers des hommes soient défectueux, cela se peut bien; aussi ces coutumes sont-elles aussi variées qu'il y a de nations diverses ; mais cette loi, qui nous prescrit d'être justes et \cii ueux, est partout la même.... 11 n'a pas été nécessaire que les hommes aient dit : Voilà comment il faut être juste et vertueux; ils ont dit seulement : Soyons justes et vertueux. Cela leur a suffi, cela s'entend partout, et n'a besoin d'explication dans aucun pays l.
Cette conception de la loi morale n'empêche pas Marivaux de reconnaître de quelle manière inégale et défectueuse la justice est trop souvent appliquée par les hommes. Il relève même, avec une mordante ironie, les inconséquences de leurs jugements. C'est ainsi qu'il montre, par les discours d'un père à son fils, la situation très différente du pauvre et du riche devant l'opinion 2. Mais ces incertitudes humaines n'empêchent pas les règles essentielles de la morale d'être fixes et nettes.
Ces règles une fois posées, Marivaux les applique avec un large esprit de tolérance. Il ne fait dépendre la morale d'aucun dogme, comprenant que, pour être
1. Le Spectateur français, vingt et unième feuille. — Cette théorie de la conscience venait à Marivaux du milieu où il s'était formé. Mme de Lambert, dit Sainte-Beuve, « est l'un des premiers moralistes qui, au sortir du xvir siècle, soient revenus à. l'idée très peu janséniste que le cœur humain est assez naturellement droit, et que la conscience, si on sait la consulter, est le meilleur témoin et le meilleur juge... Elle donne,, à sa manière, le signal que Vauvenargues, à son tour, reprendra, et qui, au mains de Jean-Jacques, deviendra un instrument de révolution universelle. » (Causeries du Lundi, t. IV, p. 231.)
2 Le Spectateur français, vingt-deuxième feuille.
LA SEDUCTION'. ilo
inattaquable, elle doit ne relever que d'elle-même et découler directement de l'idée du bien. Cette tolérance toutefois n'exclut pas une sévérité plus nécessaire au moment où il écrivait que jamais, malgré l'admiration complaisante de ses contemporains pour leur siècle. Devant certains vices de son temps. Marivaux sort à l'occasion de son indulgence habituelle; il a des cris de colère et des accès d'indignation. Une dé ses plus belles pages, déjà signalée ', est celle où il fait raconter par une jeune fdle les tentatives de séduction auxquelles l'expose la misère. C'est, peut-être, le morceau le plus émouvant que puisse offrir toute la littérature du xvin0 siècle. Une éloquence passionnée sans déclamation, une vigueur de langage sans crudité, une pitié sincère et profonde s'y réunissent pour flétrir un vice qui n'est point particulier au siècle dernier, mais qui sévissait alors plus odieux que jamais, car la débauche se faisait comme un point d'honneur de mépriser et d'avilir la femme2. Toutes les fois qu'il parle de la triste situation d'une femme séduite et abandonnée, Marivaux est admirable d'élévation et de force. Qu'on lise, par exemple, la lettre qu'il fait écrire par une jeune fille, victime d'un excès de confiance, à celui qui l'a trahie 3. Mais que valent les serments prodigués en pareil cas aux femmes par les hommes? Le séducteur va nous le dire lui-même, avec un <\ nisme effronté :
Un homme amoureux est-il responsable des serments qu'il fait? Peut-il s'empêcher de les faire? Est-il son maître?
A-t-il de l.i raison? Si. dans nu transport au cerveau, j'avais juré de me tuer, au sortir de là, serais-je obligé