LA SÉDUCTION
devoirs et de réduire son amant au rôle d'amuseur inoffensif, elle succombera fatalement. Et pourtant quel plaisir attirant et délicat, quel idéal charmant que ce mélange de la coquetterie et du devoir! Marivaux la prévient : en fait d'amour, qu'elle n'accorde rien ou on lui prendra tout. Ils sont rares les auteurs de comédies et de romans qui parlent aux femmes avec cette franchise et leur enlèvent ces illusions dont elles savent tant de gré à ceux qui les nourrissent. Nombreux, au contraire, sont ceux qui les trompent de si bonne foi. Que de romans, des plus délicats et des plus honnêtes comme dénouement, où on leur dit qu'elles peuvent s'avancer jusqu'au bord de l'abîme et s'arrêter à temps! L'héroïne va succomber; le séducteur s'y attend, le lecteur en a pris son parti; mais point : l'auteur, habile et compatissant, prévient la chute imminente et sauve la vertu du danger par quelque artifice ingénieux. Les étapes de la passion, leur dit au contraire Marivaux, se suivent fatalement; on ne s'arrête pas où l'on veut; il faut que le chemin commencé s'achève. Bien plus, on repasse toujours par cette route; il y a beaucoup de femmes qui n'ont commis aucune faute; il n'en est pas qui n'en aient commis qu'une; à une intrigue succèdent d'autres intrigues, de plus en plus rapides, de moins en moins parées d'illusion et de passion pure. Les femmes acceptent peu à peu ce que le xvin siècle appelait des « passades », de simples caprices des sens, vite satisfaits, vite oubliés, où le sentiment n'a plus la moindre part et qui sont la négation même de l'amour. Marivaux a pour ces liaisons éphémères un tel mépris qu'il en vient, comme dans /'/ Réunion des Amours, à regretter l'amour purement platonique.
Le vice a beau faire avec ses douceurs brutales et rassasiantes : d'abord il tue l'amour, quand parfois il se rencontre avec lui, et d'ailleurs il ne lui appartient pas de piquer l'âme autant que peut la piquer un amour tendre et innocent de part et d'autre. Si l'on savait bien ce que c'est que cet amour dont je parle, quelles sont ses ressources, et le charme des progrès qu'il fait dans le fond de l'âme; combien il la pénètre et tient sa sensibilité en vigueur; en combien de façons délicieuses il la remue; si l'on savait combien, en mille moments, avec cet amour, deux amants se trouvent grands, nobles et délicats; comme ils sont glorieux et contents de se trouver tels, si l'on savait .avec quelle satisfaction ils souffrent d'être sages! On s'imagine qu'il n'y a point de plaisir à cela, on se trompe ; la vertu dédommage de la peine qu'elle coûte, et on devient alors tout aussi amoureux de cette vertu que de la personne qu'on aime, on les confond toutes deux, ce n'est plus qu'un *.
La première cause de ce relâchement des mœurs et de ces amours qui ne se couvraient même plus d'un prétexte de passion, Marivaux la voit dans la singulière légèreté avec laquelle se concluaient les mariages et dans l'indifférence des époux :
On me maria à dix-huit ans, dit une jeune femme. Je dis qu'on me maria, car je n'eus point de part à cela. Mon père et ma mère me promirent à mon mari, que je ne connaissais pas; mon mari me prit sans me connaître, et nous n'avons point fait d'autre connaissance ensemble que de nous trouver mariés, et d'aller notre train sans nous demander ce que nous en pensions. En vérité j'aurais pu dire : Quel est donc cet étranger dont je suis la femme? Cet étranger cependant était un fort honnête homme de trente-cinq à quarante ans, avec qui j'ai vécu comme avec le meilleur ami du monde; car je n'eus jamais pour lui ce qu'on appelle amour; il ne m'en demanda jamais; nous n'y
1. Le Spectateur français, dix-septième feuille. — Dans la sixième feuille, Marivaux développe toute une allégorie (voir ci-dessus, p. 400) sur les qualités que l'Amour uni à l'Estime et au Respect faisait autrefois germer dans les âmes.
songeâmes ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes très tendrement aimés sans cela l.
Ce n'est point là le mariage tel que le comprenait Marivaux. Pour savoir ce qu'il l'eût voulu, on n'a qu"à lire les conseils qu'il donne à de jeunes époux, les engageant non seulement à s'aimer, mais encore à faire durer leur amour le plus possible, à se montrer glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de se plaire, empressés à se rendre mutuellement la vie facile et douce 2; ou bien encore l'histoire de ce pauvre ménage dans lequel le malheur établit entre l'homme et la femme une si étroite et touchante union 3.
Malgré ce qu'il a dit plus haut de la décadence où les femmes ont laissé tomber la galanterie, il estime qu'elles sont moins coupables que les hommes de l'avilissement qui déshonore l'amour et le mariage. Il plaide en leur faveur les circonstances atténuantes et leur témoigne une indulgence caressante *. Bien plus, il trouve leur condition d'une inégalité scandaleuse : « Examinons, dit-il, la distribution des devoirs du mariage, telle que nous l'avons réglée, entre des créatures si faibles, et nous qui nous croyons si forts; nous verrons si la balance est égale. » Il résume donc avec vigueur tous les griefs qu'elles ont contre nous.
1. Le Spectateur français, dix-septième feuille. ■J. lhid., seizième feuille.
3. Ibid., vingt et unième, vingt-deuxième et vingt-quatrième feuilles.
4. 11 dit en parlant de l'amour : « Le tout finit par une banqueroute qui la déshonore, quoique ce soit elle à qui on la fasse. » {Le Cabinet du Philosophe, cinquième feuille.) Chamforl lui a emprunté cette comparaison énergique : « L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute; et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée. - (Cité par Duviquet, t. IX. p. 133). On a déjà vu (ci-dessus, p. 03, n. 1) Marivaux imité par Chamforl.
Par exemple, de quelle injuste partialité ne sont-elles pas victimes dans la question de l'adultère !
Une femme se comporte mal; elle a des amants; elle trahit la fidélité conjugale. Point de quartier pour elle; on l'enferme, on la séquestre, on la réduit à une vie dure et frugale, on la déshonore, et elle le mérite. Mais que fait-on à un mari infidèle, qui vit avec ses maitresses, qui se ruine pour elles, lui, sa femme et ses enfants?... Où sont les maris qu'on enferme, qu'on séquestre? Sont-ils seulement déshonorés dans le monde?... Comment donc! (Le) libertinage (d'un mari), ou plutôt sa galanterie le rend illustre; elle en fait un héros qu'on est curieux de voir; on se le montre au spectacle.... Où est-il? se dit-on. Il vient de paraître; tenez, le voilà, c'est lui.... Aussi faut-il voir comment il se tient droit, les airs qu'il se donne, et avec quelle superbe confiance il produit son visage '.
Les hommes allèguent, pour excuser leur despotisme, la coquetterie des femmes, leur infirmité d'esprit, leur malice :
Si notre coquetterie est un défaut, répondent les femmes, qui devons-nous en accuser sinon les hommes? Nous avezvous laissé d'autre ressource que le misérable emploi de vous plaire? Nous sommes méchantes, dites-vous. Osezvous nous le reprocher? Dans la triste privation de toute autorité où vous nous tenez, de tout exercice qui nous occupe, de tout moyen de nous faire craindre comme. on nous craint, n'a-t-il pas fallu qu'à force d'esprit et d'industrie, nous nous dédommageassions des torts que nous fait votre tyrannie? Ne sommes-nous pas vos prisonnières, et n'êtes-vous pas nos geôliers? Dans cet état, que nous
I. Ceci n'est nullement exagéré. Malgré la tolérance de l'opinion pour l'adultère, les maris conservaient contre leurs femmes des droits terribles, dont ils usaient assez souvent. Sur la preuve d'adultère, le mari obtenait une lettre de cachet, par laquelle sa femme était enfermée à perpétuité dans un couvent; de plus, elle était déclarée déchue de ses biens dotaux et ceux-ci adjugés en usufruit au mari, à charge de payera sa femme une rente d'entretien de 1200 livres. (Voir de Goncourt, la Femme au xvine siècle, p. 247-249).