‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 277 sur 345 · LA SÉDUCTION · texte numérisé non relu

LA SÉDUCTION

pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager; je me suis réglé là-dessus. Le hasard m'a fait connaître la dame en question; ce qui m'est arrivé avec vous m'arrive avec elle; autre caprice dont je profite. Il n'y a pas là de quoi vous lâcher; elle n*a pas l'air de m'aimer autrement que vous avez fait, et je l'imiterai exactement. Ainsi vous me querellez pour une bagatelle l.

De cette profession de foi Marivaux conclut :

Autrefois, quand un amant cessait d'aimer une maîtresse, c'était un infidèle, mais un infidèle qui la respectait; aujourd'hui, lorsqu'un homme quitte une femme, ce n'est qu'un vicieux qui la méprise, c'est-à-dire que l'amour, tel qu'il est à présent, fait plus de honte que de plaisir. A quoi sonp'iil donc les femmes de l'avoir mis dans cet état? car c'est leur faute et non pas la nôtre; c'est d'elles que l'amour reçoit ses mœurs ; il devient ce qu'elles le font2.

C'est là de la morale, chaleureuse et indignée. Ce ton n'est pas toujours celui de Marivaux; on sait avec quelle souplesse et quel agrément il manie l'ironie ; volontiers, il la met au service de la morale. Dans une page pénétrante, il s'est attaché à suivre dans le cœur de la femme tous les progrès de l'amour, les gradations insensibles par lesquelles il s'y insinue, les capitulations de conscience par lesquelles il triomphe. C'est un modèle d'analyse et la meilleure des leçons :

Vous ne sauriez croire combien un amant tendre, soumis et respectueux, sympathise avec une femme sage et vertueuse. La passion de cet amant est elle-même si douce, si noble, -i généreuse qu'elle ressemble à une vertu, et une vertu eu apprivoise aisément une autre. L'amour se déclare, nui' femme vertueuse le reconnaît et lui impose

t. Le Spectateur français, seizième feuille.

■i. Ibxd. — Voir dans Goncourt, lu Femme au xvm* siècle, p. 169

à 175, un curieux passage des Mémoires de Lauzun, où une femme exprime la théorie que Marivaux prête à un homme.

silence; mais bien moins parce qu'elle le hait, que parce qu'elle s'est l'ait un principe de le haïr et de le craindre. Elle lui résiste donc, cela est dans les règles ; mais, en résistant, elle entre insensiblement dans un goût d'aventure; elle se complait dans les sentiments vertueux qu'elle oppose, ils lui font comme une espèce de roman noble qui l'attache, et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant, un amant demande pardon d'avoir parlé, en le demandant il recommence; bientôt elle excuse son amour comme innocent, ensuite elle le plaint comme malheureux, elle l'écoute comme flatteur; elle l'admire comme généreux, elle l'exhorte h la vertu, et, en l'y exhortant, elle engage la sienne. Elle n'en a plus, mais dans cet état il lui reste encore le plaisir d'en regretter noblement la perte. Elle va gémir avec élévation. La dignité de ses remords va la consoler de sa chute : il est vrai qu'elle est coupable, mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle verse; sa faiblesse s'augmente des reproches même qu'elle se fait ! Tout ce qu'elle a de sentiment pour la vertu passe au profit de sa passion, et enfin il n'est point d'égarements dont elle ne soit capable avec un cœur noble et vertueux; ainsi une femme comme celle-là, quand on lui parle d'amour, n'a point d'autre parti à prendre que de fuir.

Marivaux, on le voit, n'est pas dupe des sophismes de la passion '; il en dévoile tous les dangers et les montre tels qu'ils sont. L'honnête femme qui consent à écouter des propos d'amour est perdue; malgré la ferme résolution de ne pas manquer à ses

1. Il la réduit à son expression la plus brutale, au sens dernier qui est au fond des déclarations les plus respectueuses : « Allez dire à une femme que vous trouvez aimable et pour qui vous sentez de l'amour : Madame, je vous désire beaucoup; vous me feriez grand plaisir de m'accorder vos faveurs. Vous l'insulterez; elle vous appellera brutal. Mais, dites-lui tendrement : Je vous aime, vous avez mille charmes à mes yeux; elle vous écoute, vous la réjouissez, vous tenez le discours d'un homme galant. C'est pourtant lui dire la même chose; c'est précisément lui faire le même compliment : il n'y a que le ton de changé; et elle le sait bien, qui pis est. »

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