L EDUCATION D UN PRINCE
valet de pied et un homme du peuple » sont des hommes au même titre qu'un roi; vérité banale aujourd'hui, mais bien dure pour des oreilles royales et rarement exprimée jusqu'au milieu du xvmc siècle. Au xvne, elle eût étonné, même dans la chaire chrétienne. Théodose résiste donc, et, se rappelant l'illustration de sa race, cette longue suite d'aïeux dont il est l'héritier, il fait l'objection que Théophile prévoyait : « A la rigueur, ce que vous dites là est vrai; mais il semble qu'à présent tout cela n'est plus de même, et qu'il faut raisonner autrement. » Théophile sent bien que le préjugé de son élève est trop fort pour être attaqué de front. Il commence par protester de son respect pour les prérogatives royales; elles lui sont sacrées, parce que les rois les tiennent « non seulement des hommes, mais de Dieu même; sans compter que, de toutes les façons de penser, la plus ridicule, la plus impertinente et la plus injuste, serait de vouloir déprimer la grandeur de certaines conditions absolument nécessaires ». Puis, il a recours à la forme détournée de l'apologue. Un jeune prince, raconte-t-il, se croyait d'une autre race que le reste des hommes; il n'admettait pas que cette haute opinion qu'il avait de lui-même fût contestée et il tenait à distance par une froideur glaciale tous ceux qui auraient voulu l'instruire. Le roi son père dut recourir, pour le corriger, au moyen suivant : un fils était né au prince; on mit à côté de l'enfant royal le petit enfant d'une esclave né le même jour. Le prince fut incapable de distinguer son propre enfant de celui de l'esclave; il dut supplier qu'on lui fit reconnaître s ni fils et avouer que « la nature ne fait que des hommes et point des princes ».
Quant à l'hérédité des qualités, sur laquelle se fondent, aussi bien que sur l'hérédité matérielle, les pré-
tentions de la noblesse, Théophile n'y croit pas et la nie sans ménagements :
Il y a des gens qui s'imaginent qu'un sang transmis par un grand nombre d'aïeux nobles, qui ont été élevés dans la fierté de leur rang; ils s'imaginent, dis-je, que ce sang, tout venu qu'il est d'une source commune, a acquis, en passant, de certaines impressions qui le distinguent d'un sang reçu de beaucoup d'aïeux d'une petite condition; et il se pourrait bien effectivement que cela fit des différences; mais ces différences sont-elles avantageuses? Produisentelles des vertus ? Contribuent-elles à rendre l'âme plus belle et plus raisonnable ? Et la nature là-dessus suit-elle la vanité de notre opinion"? Il y aurait bien de la vision à le croire, d'autant plus qu'on a tant de preuves du contraire : ne voit-on pas des hommes du plus bas étage qui sont des hommes admirables?... Et l'histoire ne nous montre-t-elle pas de grands seigneurs par la naissance, qui avaient une âme indigne? Allons, tout est dit sur cet article; la nature ne connaît pas les nobles ; elle ne les exempte de rien ; ils naissent souvent aussi infirmes de corps, aussi courts d'esprit que les autres.
Ceci est encore une indéniable vérité, banale aujourd'hui comme l'égalité originelle des hommes, mais que la noblesse n'admettait pas au moment où Marivaux écrivait, que toutes les aristocraties héréditaires contestent encore et contesteront toujours. Rousseau, Diderot, Beaumarchais nous ont blasés sur elle, mais elle était nouvelle et courageuse au temps de Marivaux et il fut, sinon le premier, du moins un des premiers à la formuler l.
En effet, ce n'est pas seulement en 1754, dans l'Éducation d'un prince, huit ans après les Pensées
1. Peu après Marivaux, la noblesse rencontrait un défenseur éloquent et ferme dans Vauvenargues qui défendait l'institution nobiliaire par les meilleurs arguments que l'on puisse invoquer en sa faveur. Voir Réflexions sur divers sujets, ix, Réflexions et Maximes, 364, 365 et 850, dans les Œuvres, édit. Gilbert, p. 71, 429, 484.