LA LANGUE DE MARIVAUX
dique. Dans le premier cas, elle est légère, sans rien de sautillant ni de saccadé ; dans le second, elle évite Fembarras et la lourdeur. Elle se plie surtout, avec une convenance parfaite, au sujet que traite l'auteur. Au théâtre, d'une remarquable simplicité de construction, vive et coulante, elle donne au dialogue cette « brillante et abondante volubilité », dont parle d'Alembert l. Dans le roman, elle est tantôt alerte et comme agissante, tantôt lente et sinueuse. Dans les œuvres morales, elle prend toutes les formes, d'ordinaire large et ample, parfois concise et brève, toujours originale par la nouveauté des tours, savante par l'habileté des constructions. Les incorrections, les fautes de syntaxe proprement dites y sont très rares. Cette pureté et cette facilité de la langue de Marivaux tiennent au milieu où il s'était formé. Venu à Paris de très bonne heure, il n'avait pas eu le temps de s'imprégner de locutions provinciales, et, une fois Parisien, il le demeura toujours. Au bout de peu de temps, il écrivit sans effort la langue de la meilleure société, celle du cercle de Mme de Lambert. On parlait chez elle un idiome délicat et distingué, d'un purisme sans rigueur, d'une décence sans pruderie, un peu recherché, un peu maigre, mais dont les qualités compensaient amplement les défauts. Marivaux y apprit le plus pur français en compagnie de Fontenelle, du spirituel abbé de Choisy, du président Hénault, de L. de Sacy, l'élégant traducteur de Pline le Jeune, etc. 2.
1. Toutefois, Vinet fait justement observer (Littérature fvançaise au ivwe siècle, t. I, p. 261) qu'en général la concision, ri. par suite, le relief manquent trop au style, de Marivaux, et qu'il a souvent un « Qui île langue ■■. qui «, s'il n'ôte rien a la vérité ne laisse pas 'le fatiguer un peu ».
2. Voir Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IV, p. 217 et 238
Toutefois, s'il faut en croire la plupart de ses critiques, quel mauvais usage il aurait fait de cette langue excellente ! Presque tous ceux qui ont essayé de définir son style, s'accordent à y trouver les mêmes défauts, résumés par le sens consacré du mot marivaudage : le raffinement systématique dans la pensée et dans l'expression, la poursuite de l'esprit. Parmi ces définitions, la plus connue, la plus souvent citée, est celle de La Harpe :•
C'est le mélange le plus bizarre de métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires; jamais on n'a retourné des pensées communes de tant de manières plus affectées les unes que les autres; et, ce qu'il y a de pis, ce langage est celui de tous les personnages sans exception. Maîtres, valets, gens de cour, paysans, amants, maîtresses, >• vieillards, jeunes gens, tous ont l'esprit de Marivaux l.
Il s'en faut de beaucoup que ce réquisitoire soit juste de tout point.
D'abord, en reprochant à Marivaux l'apprêt et l'affectation, la recherche fatigante de l'esprit, La Harpe a tort d'accuser seulement son style; il devrait aussi mettre en cause sa pensée. Marivaux, en effet, n'exprime pas « d'une manière affectée des pensées communes » ; il exprime des pensées très fines dans un style qui est d'ordinaire en parfait rapport avec ces pensées. On a le droit d'être sévère pour Marivaux, mais pour Marivaux tout entier; chez lui, la forme ne peut se séparer du fond; si l'on condamne l'une, il faut aussi condamner l'autre; chez lui,
1. Le Lycée, xvme siècle, chap. V, sect. iv. — La Harpe ne fait que résumer d'Alembert : « Ce singulier jargon, tout à la fois précieux et familier, recherché et monotone, est, sans exception, celui de tous ses personnages, de quelque état qu'ils puissent être, depuis les marquis jusqu'aux paysans, et depuis les maîtres jusqu'aux valets » etc. (Page 584.)