LA FINESSE
hômme-là a grand tort. Il faillirait lui dire de penser moin-, ou prier les autres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, el de souffrir qu*il ?c serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées, puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là '.
Toutes les fois donc qu'un auteur usera d'une observation plus pénétrante et plus tine que la moyenne des écrivains, on lui reprochera d'avoir le style précieux et singulier, témoin trois illustres exemples :
Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de critiques n'eût-on pas faites de son style! Car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse; il pensait et il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. Montaigne est mort; on lui rend justice: c'est cette singularité d'esprit, et conséquemment de style, qui fait aujourd'hui son mérite. La Bruyère est plein de singularités. Aussi a-t-il pensé sur l'âme, matière pleine de chose- singulières. Combien Pascal ifa-t-il pas d'expressions de génie! Qu'on me trouve un auteur célèbre, ayant approfondi l'âme, et qui. dans ses peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le style singulier -.
Il y a beaucoup de vrai dans cette théorie. Ce que Marivaux appelle ici la « singularité » n'est autre chose que l'originalité. Quiconque voit très avant dans l'àme humaine, exprime des pensées nouvelles par des expressions et des tours nouveaux comme ces pensées. Quant à la finesse, lorsqu'elle n'est ni affectée, ni déplacée, elle est en soi très légitime et devient même
1. A cela Prévost répondait : •< Croirait-on qu'il fût possible de s'aviser île faire l'apologie 'lu style précieux, c'està-dire de la façon affectée et ridicule d'écrire? On établit dans un écrit Douveau qu*il n'y a point de différence entre bien penser el bien écrire. J'en conviens quant aux ouvrages d'esprit. Aussi, si je disais que le style de tel auteur esl ridicule, je prétendrais en même temps qu'il pense ridiculement. » (Voir ci-dessus, p. i 12, m. 2.