Causeries du Lundi, t. IX. p
bonheur dans une allégorie digne d'être comparée aux plus gracieuses fictions d'Addison. Le seul moyen de le faire sentir et goûter, était, il l'a bien compris, de montrer l'impression qu'il produit sur nous.
Il suppose donc qu'un jour, dans une promenade champêtre, il rêve à l'effet singulier que nous cause parfois la plus incontestable beauté; il se demande pourquoi l'admiration qu'elle inspire tourne si aisément à l'indifférence. Tout en songeant, il continue sa promenade et se trouve bientôt dans le pays du rêve et de la fantaisie. Deux jardins s'offrent à sa vue, « dont l'un lui paraissait superbe et l'autre riant »; l'un est la demeure de la Beauté, l'autre celle du Je ne sais quoi. Il entre dans le premier, et, au centre d'un palais superbe, sur une espèce de trône, il voit une femme admirablement belle :
Autour d'elle étaient rangés plusieurs hommes,... qui tous semblaient être immobiles et comme en extase à la vue de cette femme. Jugez s'ils avaient tort; c'était la Beauté même en personne. De temps en temps, elle laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient nous écrier tous : Ah! les beaux yeux! et un moment après : Ah! la belle bouche ! le beau tour de visage ! la belle taille ! — A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissait un peu les yeux d'un air plus modeste qu'embarrassé, puis, sans rien répondre, elle recommençait à nous regarder tous, afin de nous confirmer dans les sentiments d'admiration que nous avions pour elle. De temps en temps aussi elle redressait la tête avec un air de hauteur qui semblait nous dire : Joignez le respect à l'admiration. C'était là tout son langage. — Dans le premier quart d'heure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence. A la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi : Quoi! dimes-nous tous, rien que des souris, des airs de tête, et pas un mot? Cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contents? Ne vit-on que du plaisir de voir?... Apparemment que chacun