Le Jeu de l'Amour et du Hasard, acte II, se. m
paires, singulier mélange de sottise lourde et de prétention, d'effronterie et d'embarras, de naïveté et de finesse matoise. Blâmer Marivaux de faire parler valets et paysans d'après une convention alors admise de tous l, c'est tomber dans la môme erreur que La Bruyère et Fénelon reprochant à Molière, le premier de n'avoir pas évité « le jargon et le barbarisme », le second de « parler souvent mal » et de rencontrer le « galimatias ». Lorsque notre auteur quitte le Théâtre-Italien pour la Comédie-Française, ces valets et ces paysans deviennent plus naturels; leurs concetti et leurs lazzi se réduisent à l'indispensable.
S'il y a des défauts que le sens du mot marivaudage exagère, il y a des qualités dont il ne tient aucun compte. D'abord, il laisse de côté un des mérites les plus remarquables de Marivaux, la vérité avec laquelle il reproduit le style de la conversation, en coupant le dialogue, en procédant par petites répliques, très différentes du style dramatique propre à l'ancien répertoire. On ne saurait nier que, jusqu'à Diderot, nos classiques du théâtre n'aient un peu abusé de la tirade et du monologue ; qu'ils n'aient trop souvent aligné des séries de petits discours réguliers, très favorables à l'analyse et à l'exposition méthodique des sentiments, mais peu conformes à la vérité. Des amoureux, des amoureuses surtout, pressés par un sentiment un peu vif, n'auront jamais la patience d'attendre que leur partenaire ait si lon-
1. Les arlequinades étaient passées en proverbe; on les imitait par plaisanterie, dans la conversation, dans les lettres familières, etc. Voir une lettre de Julie Beaumarchais à son frère, dans Beaumarchais et son temps, de L. de Loménie, t. I, p. 42, n. 1. Quant aux paysans, on trouvera dans l'ouvrage de M. Jean Fleury, Marivaux et le marivaudage, p. 275 et suiv., d'intéressantes réflexions sur le « langage entortillé » qu'ils ont, non seulement au théâtre, mais aussi dans la réalité.
guement déduit sa pensée. La conversation est pour eux un échange rapide de phrases courtes et non pas de dissertations alternatives patiemment écoutées. Les maîtres de la scène parviennent à sauver les défauts de la tirade; ils ne les évitent pas tout à fait; chez les auteurs secondaires, où l'art ne fait plus illusion, ces défauts s'étalent et choquent. Marivaux avait la prétention justifiée de ramener le dialogue scénique à la vérité de la conversation1. Rien n'égale l'agilité du sien. Lorsque la réplique se prolonge, s'est que la situation le veut ainsi; et, même en ce cas, l'allure en est toujours aisée. Le personnage qui l'écoute peut en attendre la fin sans effort et sans gène; il n'a pas l'attitude un peu ridicule propre au confident et au raisonneur 2.
Le marivaudage est beaucoup moins sensible dans les romans de Marivaux que dans son théâtre. Si la coquette Marianne subtilise trop, mais, si elle abuse de L'esprit-et de l'analyse, Mme de Miran et Mme Dorsin, Mlle de Tervire et Mlle Varthon, M. de Climal et l'officier prétendant à la main de Marianne, parlent un langage simple, en parfait rapport avec des sentiments bien observés. Dans le Paysan parvenu, il reste très peu de préciosité : tout est en action et en récit; aussi l'observation ne se perd-elle pas en menues
i. Voir ci-dessus, p. 162.
2. Marivaux a une 1res grande part dans ce travail d'assouplissemenl de la prose, grâce auquel celle-ci, depuis le milieu du xviiic siècle, a pris de plus en plus au théâtre la place du vers. Il estimait, selon d'Alembert (p. 007, n. 5), que la « prose
est le vrai langage de la comédie ». Ce remplacement îles vers par la prose dan-; la haute comédie esl-il un bien OU un mal? Voir les opinions différentes de M. Nisard (Histoire delà Littérature française, t. IV. p. 545) et de Th. Gautier [Histoire de Vart dramatique, t. VI, p. 180). Récemment M. P. Bourget a repris la question dans une étude sur V Emploi des vers au théâtre (Études et portraits, t. I, p. 32'j et suiv).
finesses et en dissertations infinies; le style est donc rapide, naturel, imagé sans excès de métaphores. Un très grand nombre de pages sont écrites avec une vigueur sobre; l'expression touchante, le cri pathétique abondent, tantôt dans de longs récits, comme l'abandon de Marianne au milieu de Paris, la mort de M. de Climat, celle du fils de Mme Dursan, tantôt dans ces courts et vifs passages, si nombreux dans l'histoire de la Religieuse, par exemple. Un lecteur qui ne connaîtrait Marivaux que par la définition de La Harpe et une ou deux comédies, croirait difficilement, s'il lisait sans nom d'auteur l'interrogatoire de Marianne chez le ministre, l'explication de la jeune fille avec Valville, etc., que ces morceaux sont de la même plume que les Surprise de V Amour ou les Serments indiscrets. Ailleurs le persiflage prolongé, la raillerie filée et comme caressée, les coquetteries de la pensée et de l'expression font place au comique naturel et franc, aux répliques rapides, aux récits lestement enlevés : ainsi dans l'entrevue de M. Bono et de Mme d'Orville, dans les explications de Jacob avec M. Doucin, dans ses conversations avec Geneviève, avec Mlle Habert aînée, avec Mmes de Fécour et de Ferval, etc.
Dans les œuvres morales, le marivaudage ne reparaît guère que sous une forme, l'abus de la finesse dans la pensée. Les expressions affectées sont rares, mais les dissertations tournent trop à l'analyse des infiniment petits. En revanche, grande est la variété des tons et la souplesse de la forme. C'est ici surtout qu'éclatent les qualités dont nous parlions tout à l'heure, si différentes du marivaudage, l'énergie, le pathétique, l'élan généreux, traduits dans un style simple ou élevé, concis ou ample, rapide ou majestueux. Jamais on n'a écrit langue plus saine, plus
ferme, plus sobre d'épithètes, plus éloignée de l'affectation et de l'enflure, qu'en bien des pages du Spretaleur et du Cabinet du Philosophe.
Le sens du mot marivaudage ne suffirait donc pas à caractériser le talent de Marivaux comme écrivain: il dit trop et trop peu, et Sainte-Beuve trouve avec raison que notre auteur, « considéré dans l'ensemble, vaut mieux que la définition à laquelle il a fourni occasion et sujet '. » On prouverait aisément que la langue française lui est redevable d'un grand nombre de tours ingénieux et d'expressions heureuses, dont on ne reporte pas l'honneur à l'écrivain qui les créa.
A ces qualités diverses, Marivaux en joint une autre, exquise et rare, qui est son plus grand charme. Il n'en est jamais entièrement dépourvu; elle relève d'un trait, d'un mot, d'un tour fugitif et insaisissable, les moindres de ses ouvrages, certaines de ses pages les moins bien venues. Je veux parler de ce don particulier, qu'on ne peut caractériser qu'en renonçant à le définir, le je ne sais quoi, ce mélange de grâce et de facilité, de simplicité et d'artifice, don naturel que n'avait pas toujours le xvir siècle, el que le xvnr' possédait au plus haut degré. C'est lui qui relève d'un attrait si vif les œuvres artistiques ou littéraires de ce temps, les plus élevées comme les plus frivoles, les croquis prodigués par les Saint-Aubin ou par Moreau d'une pointe rapide, comme 1rs fêtes itatiennes de Watteau ou les scènes intimes de Chardin, 1rs petits vers, les lettres, les romans <le Voltaire comme ses grandes études historiques, les Lettres persanes comme la Pluralité des mondes, Vert-Vert comme la Métromanie. Marivaux, l'a caractérisé avec