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3. Ou les Petits hommes, représentée au Théâtre-Français le 20 septembre 1727.
4. Préface de l'Ile de la Raison. — Cette pièce est l'une des plus bizarres que l'on puisse trouver dans le théâtre français. Séduit par les inventions plaisantes de Swift, dont les Voyages de Gulliver, tout récemment traduits par Desfontaines (1727), étaient alors en grande vogue Marivaux voulut transporter au théâtre l'idée la moins scénique qui se puisse imaginer : huit Européens sont jetés par une tempête dans une ile, dont la Raison est l'unique souveraine, et où la taille des hommes augmente ou diminue, selon qu'ils sont plus ou moins raisonnables. Les alternatives de grandeur et de petitesse qui en résultent peuvent plaire à la lecture, témoin Gulliver, et Micromégas de Voltaire, mais le théâtre ne saurait d'aucune manière, par aucun artifice d'optique ou de mise en scène, les rendre sensibles au spectateur; dans la pièce de Marivaux, « le témoignage des yeux donnait un démenti continuel aux paroles des interlocuteurs ». (Duviquet, Œuvres de Marivaux, t. I, p. 203.) Le public se fâcha : « (II) a vu représenter deux fois cette pièce, dit Desfontaines, et ne s'est point prêté à ces hommes fictivement petits et grands : elle a été magnifiquement sifflée. » (Lettre seconde du Rat Calotin à
qu'il n'est pas bien convaincu de son erreur, il s'incline quand même, avec une philosophie un peu ironique : « Je respecte, comme je le dois, ce qu'on appelle le jugement du public; une chose pourtant m'y fait peine, c'est la multitude immense des sots qui contribuent à former l'arrêt, et dans laquelle il y a si peu de gens qui soient de leur avis '. »
La cabale existait cependant, et Marivaux, s'il n'eût de parti pris refusé d'y croire, aurait pu s'en convaincre aisément. Lorsque ses pièces échouaient, c'était presque toujours à la première représentation, car, alors comme aujourd'hui, confrères de l'auteur, gens de lettres, critiques, habitués des cafés littéraires, étaient là, et l'on vient de voir qu'une fois ils empêchèrent la pièce d'aller jusqu'au bout. Après deux ou trois représentations, lorsque le public ordinaire remplaçait le public spécial du premier jour, souvent la pièce se relevait; Marivaux le constate : « Presque aucune de mes pièces n'a bien pris d'abord ; leur succès n'est venu que dans la suite » ; et il ajoute avec quelque malice peut-être : « Je l'aime bien mieux de cette manière-là 2. » Plusieurs fois, par ce
Citron Barbet, à la suite du Dictionnaire néologique, édit. de
1750, p. 438.) Cependant la lecture de cette pièce au comité du Théâtre-Français, avait été, d'après le chevalier de Mouhy, un vrai triomphe pour l'auteur (Histoire du théâtre français, t. II, p. 219.)
1. D'Alembert, p. 596. — Dans cette boutade est le point de départ d'un mot dont on fait d'habitude honneur à Chamfort, qui le condense de cette manière : « On réfutait je ne sais quelle opinion de M... sur un ouvrage, en lui parlant du public, qui en jugeait autrement : « Le public, le public, dit-il: combien faut-il de sots pour faire un public? » (Œuvres choisies, édit. de Lescure, t. II, p. 139.)
2. Avertissement des Serments indiscrets. — On vient de voir que le Legs était tombé le premier soir et s'était relevé aux représentations suivantes. De même pour la seconde Surprise de l'Amour, mais il y avait pour celle-ci une autre cause; voir ci-dessus, p. 60.
goût de l'anonyme qu'il a souvent montré, il se fait jouer sans donner son nom et sans annonce préalable dans les journaux '. En ce cas, la première représentation marche sans encombre ?; mais lorsque, aux représentations suivantes, le nom de l'auteur est enfin connu, vite les cafés arrivent, et la faveur du premier soir disparaît comme par enchantement 3. Si, par cas, avant la première représentation, Marivaux ne parvenait pas à cacher qu'il fût l'auteur d'un ouvrage ainsi représenté, l'échec était certain ; furieux de ce qu'ils appelaient « une manière de frauder les droits de la critique4 », tous les critiques « acoquinés aux hantises » des cafés Procope, Gradot et de la mère Laurent accouraient ; ils se surpassaient et, comme disait Desfontaines, la pièce était « ma-
i. Quelquefois même il prend un pseudonyme. Ainsi pour la Réunion des Amours, donnée au Théâtre-Français le 9 novembre 1731, il se fait nommer M. de la Clède (Poulet-Malassis, Théâtre de Marivaux, Bibliographie, p. 11).
2. Pour la Joie imprévue (Théâtre-Italien, 7 juillet 1738), il ne se fait pas nommer, et la pièce est applaudie; de même pour le Préjugé vaincu (Théâtre-Français, 26 août 1746).
3. Ainsi pour les Sincères (Théâtre-Français, 13 janvier 1739), très applaudis le premier soir, siffles le lendemain.
4. Le Mercure, février 1734, à propos du Prince travesti (Théâtre-Italien, 5 février 1724), très mal accueilli le premier soir, parce qu'il avait été joué sans annonce. Desboulmiers dit à ce sujet : •< C'est la première pièce qui ait été donnée au Théâtre-Italien sans être affichée, pour éviter la cabale dont elle était menacée. »
Nous voyons aussi telle pièce de Marivaux, applaudie à la scène, fort critiquée dès qu'elle paraissait en brochure. Piron le constate dans une épître en vers au comte de Livry (23 septembre 1733) :
Le calme succède à l'orage ; Ce jour, poussé d'un heureux vent, Le parterre applaudit l'ouvrage Sifflé deux jours auparavant, Et, poussé d'un vont tout contraire, Sur le théâtre ayant à faux Applaudi Monsieur Marivaux, Fut le sii'rlcr chez le libraire.
gnifiquement siftlée ». Mais il arrivait encore que, même après un échec de ce genre, elle se relevait1. Il est difficile de déterminer avec précision quels furent les organisateurs de cabales contre Marivaux, car les recueils du temps ne citent pas de noms propres. Cependant, rangeons-y de confiance une bonne partie de ses confrères, simplement jaloux, le parti philosophique dont il ne partageait pas les idées, des critiques qui avaient à se venger de ses mépris 2, des « piliers » de café, qui ne lui pardonnaient pas d'être homme de bonne compagnie. Enfin, on est presque sûr qu'il eut à subir au théâtre l'hostilité du plus redoutable de tous les hommes de lettres du temps, Voltaire, qui le détestait, nous allons le voir, dont l'influence était grande sur le monde des premières représentations, et qui savait si bien, non seulement faire réussir ses propres pièces, mais encore faire tomber celles des autres.
1. Ce même Prince travesti : « La seconde représentation a été «les plus complètes; elle s'est passée sans tumulte, les beaux endroits ont été raisonnablement applaudis. » (Mercure, février 1724.) Le succès dura longtemps. Il en était en somme au xvm" siècle comme de nos jours : le vrai public avait moins de part à la chute ou au succès des pièces que ce monde particulier que l'on nomme à présent Tout-Paris. Sur la manière dont manœuvraient les cabales, on trouve dans les Mémoires de Mlle Quinault aine'c (1836, t. IL p. 326 à 333), une longue et intéressante lettre du président Hénault (22 février 1134), rendant compte de la première représentation d'Adélaïde Duguesclin. A partir de 173'J environ, le grand organisateur des cabales est le chevalier de LaMorlière, bravo du sifflet ou de la plume, qui se fait entrepreneur de succès et de chutes dramatiques, avec le café Procope pour quartier général : M. Edouard Thierry (Moniteur universel du 4 juin 1857) et Charles Monselel (les Oubliés et les Dédaignés, édit. in-12, p. 215 et suiv. i on! exposé la tactique dont il usait. Voir an--i la satire de Voltaire sur les Cabales (1772 . On trouvera une étude d'ensemble sur les cabales dans les Curiosités théâtrales, chap. xi, de M. V. Fourmi.