Journal et Mémoires, février
3. Œuvres complètes de d'Alembert, édition de 1821, t. III, p. 577.
ligo judices, quam scopuloso diffîcilique in loco verser». Plus tard, La Harpe essayant de définir le talent de Marivaux et de préciser le sens du mot marivaudage, veut bien reconnaître que ce talent existe, mais pour n'aboutir, selon lui, qu'à de pauvres résultats : « Cet écrivain, dit-il, a sans doute de la finesse, mais elle est si fatigante ! 11 a une si malheureuse facilité à noyer dans un long verbiage ce qu'on pourrait dire en deux lignes!... C'est une triste dépense d'art et d'esprit que celle qui n'aboutit qu'à ennuyer. C'est ce que j"ai observé souvent aux pièces de Marivaux : on sourit, mais on baille '. » Il serait facile de multiplier les citations de ce genre; les contemporains de Marivaux ne parlent guère autrement 2.
Au commencement de notre siècle, lorsque la critique renouvelée s'applique aux auteurs du siècle précédent, on pourrait croire que Marivaux va trouver des juges moins sévères : il n'en est rien. Un des plus indulgents, M. de Barante, après avoir défini le genre d'observation que Marivaux applique au cœur humain, estime qu' « avec une telle manière de procéder, il ne reste plus que peu de place pour l'action et le sentiment, et qu'il a attaché tant d'importance à expliquer les causes, que le résultat demeure sans effet3 ». Geoffroy, le critique du Journal des Débats, est particulièrement sévère et dédaigneux : « Chez lui, dit-il, l'esprit et le mauvais
I. Le Lycée, xvnr siècle, chap. v, scct. iv. Voir ci-après, p. 7. n. 1.
:!. Sauf Duclos, toutefois, qui se plaisait à prendre le contrepied des opinions reçues et louait indirectement Marivaux dans Bon discours de réception à l'Académie française : « Molière <■! Quinault, disait-il, avoueraienl 1rs ouvrages de ceux qui ont marché sur leurs traces; quelques-uns ont ouvert des routes nouvelles, el leurs succès onl réduit les cri.tiques à d'attaquer que le genre. < (26 janvier 1717.)
3. De la Littérature française pendu ni le xvm" siècle, 1809, p. 93.
goût sont continuellement aux prises; sans cesse, il se tourmente pour se défigurer lui-même; sa manie la plus bizarre est de donner à la métaphysique un jargon populaire et grossier, de travestir la galanterie et la finesse en style bas et trivial, d'affiubler ses madrigaux d'expressions bourgeoises et familières; ses pensées les plus belles sont vêtues de haillons *. » Villemain l'appelle « le créateur d'un genre nouveau, fort dégénéré de la bonne comédie, mais éloigné du drame, et amusant parfois sans être gai 2 ». Schlegel, qui ne comprend ni Molière, ni Racine, ne comprend pas davantage Marivaux. Il trouve qu' « au premier coup d'œil sa manière n'est pas sans quelque charme », et qu1 « on ne saurait lui refuser de la finesse d'esprit », et même « un vrai sentiment de l'art », mais que le genre adopté par lui est « superficiel et insignifiant » et « sa manière de considérer la comédie étroite et bornée3 ».
De nos jours, Marivaux n'a pas été mieux traité par la majorité des critiques, et il a eu la mauvaise fortune d'être défendu par des admirateurs compromettants, séduits aussi bien par ses défauts que par ses qualités. Ainsi Jules Janin, tenant pour vrai ce que l'on reproche d'ordinaire à Marivaux, a fait de ces reproches mêmes le texte d'une apologie sans réserve 4. Sainte-Beuve, heureusement, dans son