‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 78 sur 345 · Voir ci-après, 3e partie, chapitre iv · texte numérisé non relu

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CANDIDATURE A LACADÉMIE. 119

à l'Église, comme La Bruyère. Mme de Tencin écrivait donc au duc de Richelieu :

Voltaire a écrit à M. de Xivernois qu'il avait le consentement du roi. Je doute que cette démarche soit de votre aveu. Il a envoyé ce matin, pour me demander de me voir à dix heures; j'ai répondu que je sortais. J'ai parlé à mes -erviteurs de Dieu; ils m'ont dit que je ni' pouvais trop vous représenter qu'il ne convenait pas à un homme comme vous de protéger un athée; que vous aviez la réputation de parler toujours de la Religion comme il convenait, et qui'. >i vous faisiez recevoir Voltaire à l'Académie, on dirait qu'il vous a perverti: que ceux qui ne le voulaient pa< aimeraient mieux, quand ils parleraient au roi contre lui, vous mettre en jeu que Mme de la Tournelle: que certainement M. de Mirepoix ne se départirait point de ce qu'il avait dit sur cela à tous ceux qui lui en avaient parlé, et qu'il ne fallait point qu'il pût croire que vous vous mettiez sur son chemin l.

Voltaire comptait, en effet, sur l'amitié du duc de Richelieu, amitié intermittente, dédaigneuse, puissante cependant. Mme de Tencin parvenait à détacher le duc du poète, pour en faire le protecteur de Marivaux.

Deux jours après, nouvelle lettre, plus pressante encore que la première. Le nom de Marivaux n'est pas prononcé, mais Richelieu sait assurément, par

1. On remarquera de nombreuses obscurités dans les citations qui suivent de la correspondance de Mme de Tencin (Correspondance du cardinal de Tencin, ministre d'État, et de Mme de Tencin, sa soeur, avec le duc de Richelieu, 1190, p. 2G et suiv., sans indication de lieu ni de libraire). Tout, en effet, dans cette correspondance politique et secrète, est dit à demi-mot ou en langage concerté, et l'on a souvent beaucoup de peine à comprendre. En outre, le travail de l'éditeur abonde en incorrection- et en erreurs, notamment pour la chronologie. Les dates des lettres citées ci-dessus, sont presque toutes fausses; les deux dernières portent le 10 et le 12 décembre et Marivaux était élu depuis le 10.

une conversation antérieure, qui Mme de Tencin voudrait voir passer au lieu de Voltaire :

Il est certain que M. de Mirepoix n'a fait que répondre au roi, qui lui a parlé le premier de Voltaire; que Mirepoix, bien loin de charger sur Voltaire, Ta excusé et a très bien parlé de ses talents... Je pense qu'il faut laisser Voltaire de côté.

Voici enfin la suprême démarche en faveur de Marivaux. Richelieu résistait. Voltaire, peu scrupuleux, avait fait plaider sa cause auprès de lui par la marquise du Chàtelet , sa maîtresse , qui l'avait pris comme successeur de Richelieu. Après la séparation, la marquise avait offert au duc une amitié sincère et loyale. Le duc avait accepté et entretenait avec elle un commerce où elle apportait les qualités viriles de sa nature. Sollicité en sens contraire par Mme du Ghâtelet et Mme de Tencin, il se trouvait dans un grand embarras. Mme de Tencin lui écrivait :

Soyez assuré que, quand on viendra à fondre la cloche, M. de Mirepoix manquera. On n'aura pour cela qu'à lâcher les dévots contre lui '. Il croit (et je le sais de bon lieu) qu'il n'est pas question de Voltaire pour la place actuellement vacante. Je vous mets au fait autant que je puis, pour que vous puissiez agir ou ne pas agir. Ce que je vous recommande toujours, c'est de ne point vous montrer. J'aime aussi bien que vous Mme du Chàtelet; je connais la vivacité qu'elle met à cette affaire ; mais c'est à ceux qui ne sont pas aussi vifs et aussi prévenus à agir comme il convient, et à ne pas se charger en donnant une profession trop déclarée à Voltaire.

1. Ce qui fut fait. Languet de Gergy disait à Marivaux, en le recevant à l'Académie : « Combien de personnages dont le public a vanté la poésie, et dont l'Académie a craint ou la langue, ou l'humeur, ou l'irréligion, et qu'elle a exclus de l'espérance d'y être associés ! Par une raison contraire, elle s'est empressée de vous choisir - etc.

Tant d'efforts réussissent pleinement : le 10 décembre, l'Académie, « convoquée par billets, s'est assemblée au sombre de vingt-deux pour la proposition d'un académicien à la place de feu M. l'abbé Houtteville et M. de Marivaux a eu la pluralité des suffrages » ; le 24, elle « a procédé au second scrutin 4 », confirmant le premier : Marivaux est élu et son élection approuvée par le roi. Mme de Tencin adresse aussitôt à Richelieu ce billet, aussi concis que possible, comme la nouvelle écrite en toute hâte d'une victoire chèrement souhaitée : « Marivaux a été élu unanimement 2 ».

L'unanimité des vingt-deux votants! Le résultat était d'autant plus beau qu'il était plus laborieux. Il avait coûté tant de peine à Mme de Tencin qu'elle déclarait par la suite ne plus vouloir se mêler d'élections académiques; elle écrivait au même duc de Richelieu :

Mme d'Aiguillon remue ciel et terre pour faire obtenir à M. de la Bletterie la place que M. de Saint-Aulaire a laissé vacante à l'Académie. Elle chargea Pont-de-Veyle de m'engager à solliciter mes amis. Il a répondu que je n'avais jamais fait aucune sollicitation que pour Marivaux, qui était mon ami depuis trente ans; que cette affaire m'avait donné tant de peine que je m'étais promis et que j'avais promis à nir- amis de ae plus parler pour personne8.

Le public, cependant, accueille cette élection avec une défaveur marquée : « La cabale tourne en ridi-

1. Registres des séances de l'Académie française, au secrétariat de l'Institut.

2. Plusieurs biographes de Marivaux, entre autres Lesbros (p. 21), disent, comme Mme de Tencin, que .Marivaux- fut reçu d'une voix unanime »; mais il n'y a pas lieu de s'étonner que les registres de L'Académie annoncent simplement ■< la pluralité des suffrages : cette mention était alors d'un usage constant, même lorsqu'il y avait unanimité.

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