Ci-après, 4° partie, chap. iv
CANDIDATURE A L' ACADÉMIE. llT
de Marivaux, à propos de Tanzai et Neadarné. Moncrif, protégé du comte de Clermont, qui voulait du bien à Marivaux, devait être plus favorable; mais le larmoyant La Chaussée pouvait-il aimer beaucoup un genre de talent si fort opposé au sien?
Marivaux devait compter encore avec des hostilités autrement puissantes, les rancunes religieuses. Dans ses romans, il avait tourné en ridicule les faux dévots et les directeurs envahissants; il avait montré avec quelle habileté perfide certains couvents provoquaient ou forçaient les vocations. Il lui fallait cependant briguer le suffrage du cardinal de Rohan, l'un des chefs du parti moliniste, de Févêque de Bazas, de Langnet de Gergy, archevêque de Sens, de Févêque de Yence, Surin, de Fancien évèque de Mirepoix, Boyer, académicien remuant, activement mêlé à toutes les intrigues menées dans la compagnie.
Je ne vois guère, comme amis déclarés de Marivaux, que Fontenelle, le plus puissant, à vrai dire, des parrains académiques, le cardinal de Fleury, qui allait mourir dans sa maison d'Issy, mais qui, jusqu'au dernier jour, voulut exercer en tout et partout le pouvoir et l'influence, le duc de Richelieu, dont Mme de Tencin était l'âme damnée , le président Hénault, familier de Mmes de Lambert et du Deffand, le président Bouhier, dont on vient de voir les démarches en faveur de Marivaux, Montesquieu, habitué des mêmes salons que lui.
Ces quelques amitiés viendraient-elles à bout de tant d'inimitiés? Elles eussent sans doute été impuissantes, suis l'entremise active, toute dévouée et fort peu scrupuleuse de Mme de Tencin.
Le S novembre ll'rl, on annonce la mort de l'abbé Boutteville, secrétaire perpétuel de L'Académie. Aussitôt Mme de Tencin se met en campagne. Nous
lisons, en effet, dans un rapport de police ', à la date du 23 : « On dit que Mme de Tencin se donne de grands mouvements pour obtenir une place d'académicien à M. de Marivaux 2. » En moins de quinze jours, elle a vaincu toutes les résistances et assuré le succès de son protégé, car le policier écrit le 24 : « Il est décidé que M. de Marivaux sera de l'Académie. »
Marivaux avait cependant un redoutable concurrent, Voltaire, son ennemi, qui remuait ciel et terre, parvenait à intéresser en sa faveur le duc de Mirepoix, et, par celui-ci, s'efforçait d'obtenir l'appui du roi lui-même. Mme de Tencin fit tourner les intrigues de Voltaire au profit de Marivaux. Celui-ci avait surtout à craindre les dévots. Entre les deux rivaux, un ami de la religion peut-il hésiter? Voltaire a déjà commencé la guerre contre « l'infâme »; Marivaux, au contraire, aime sincèrement la religion; plusieurs fois, dans ses romans ou ses journaux de morale, il a fait profession de croire; sa fille est entrée au couvent; s'il a tourné les faux dévots en ridicule, il a tracé des gens véritablement pieux un beau portrait, plein d'une admiration sincère pour les vertus que la religion inspire 3. Somme toute, en attaquant l'hypocrisie et la dévotion maladroite, il n'a rien fait de plus que de grands chrétiens, comme Bossuet et Bourdaloue, que des moralistes sincèrement soumis
i. Journal de police (1742-1743), imprimé, pour la première fois, en 1834, dans la Revue rétrospective de Taschereau, et réimprimé, en 1857, dans le huitième volume du Journal de Barbier.
2. Le biographe de Voltaire, G. Desnoiresterres, ne dit rien de cette candidature pour le fauteuil de Houtteville, en concurrence avec Marivaux, quoiqu'il s'étende sur les autres. (Voltaire et la société au xvme siècle, t. II, p. 95, 9G et p. 353-359.)