SA CHARITE
chante. Une jeune fille qui se destinait au théâtre vient le consulter sur le talent qu'elle se croyait; elle allait partir pour la Pologne, où elle était engagée. Marivaux l'écoute, puis, avec toutes sortes de ménagements, l'engage à renoncer à la scène : elle n'avait ni figure ni esprit. « Que puis-je donc faire, s'écriet-elle, je suis orpheline et sans ressources! » Marivaux lui conseille alors d'entrer au couvent. Mais les frais de la profession? Marivaux les payera. Il les paya, en effet, et comme on s'étonnait de cette vocation religieuse provoquée chez une actrice par un auteur de comédies : « Elle eût longtemps fait bailler les Polonais avant de les faire rire », répondait-il pour s'excuser. Plaisanterie bien innocente, et que pourtant « son cœur reprocha toujours à son esprit ' ».
Son goût pour la franchise, pour tout ce qui était premier mouvement et réflexion naïve, lui fit accueillir avec une amusante bonhomie la singulière réponse d'un malheureux qui lui demandait l'aumône. Il montait en carrosse avec Mme Lallemant de Bez, lorsque, à la portière, se présente un mendiant, mais un mendiant comme on en voit peu, « de dix-huit à vingt ans, gras, potelé, du teint le plus frais et le plus vermeil. » D'abord Marivaux s'indigne : « N'as-tu pas
1. Lesbros, p. 28. — Il no. faudrait point, d'après cela, attribuer à Marivaux un rigorisme excessif pour un homme de théâtre. Il y a telles comédiennes auxquelles il eût conseillé de rester à la scène, comme le prouve cette anecdote (d'Alembert, p. 610, n. 10) : •< Marivaux, qui avait fort connu Mlle Lecouvreur, racontait d'elle un trait singulier.... Elle passait un jour avec (lui) devant la porte d'une communauté religieuse, où elle avait reçu la première éducation, et, se tournant vers cette porte, elle se mit à pleurer : « Qu'ave&vous donc? lui dit Marivaux? — Hélas, répondit-elle, je pleure d'avoir si mal suivi les principes que j'ai reçus dans cette maison. — Mademoiselle, lui dit-il, je ne puis que respecter vos pleurs, mais choisissez donc ou d'être la plus grandi' princesse du monde, ou la personne du monde la plus raisonnable ».
honte, misérable, s'écrie-t-il, jeune comme tu es, et te portant le mieux du monde, d'avoir la bassesse de mendier ton pain, que tu pourrais gagner par un honnête travail ! » Alors le mendiant consterné, se grattant l'oreille et moitié sanglotant : « Ah ! Monsieur, si vous saviez comme je suis paresseux! » Marivaux lui donna sur-le-champ un écu de six livres, et, comme Mme Lallemant de Bez s'étonnait : « Je n'ai pas pu, ajouta-t-il, me refuser à récompenser un trait de sincérité '. »
Cette passion de la charité s'unissait chez lui à une qualité bien rare : nul n'était plus discret que lui sur le bien qu'il avait fait. On ne pouvait lui causer un plus vif dépit que de le dévoiler. « Si la reconnaissance le publiait, il n'en convenait qu'avec peine. Il avait la même attention à recommander le secret à ceux qu'il obligeait qu'à cacher à ses plus intimes amis ses chagrins domestiques et ses propres besoins - ».
Au nombre de ses obligés était un homme qui devait devenir illustre et qu'il aida, non pas de sa bourse, mais de sa collaboration. On l'aurait toujours ignoré sans l'aveu de l'obligé : « Je lui montrai, nous apprend J.-J. Rousseau, ma comédie de Narcisse. Elle lui plut et il eut la complaisance de la retoucher 3. » Contraste piquant, qui nous montre ainsi
1 Lesbros, p. 37.