‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 2)Chapitre 89 sur 345 · Journal, t. II, p · texte numérisé non relu

Journal, t. II, p

MARIVAUX ET Mme DE POMPADOLR. 139

pour le temps, montrer beaucoup de sévérité, car Marivaux se trouvait ici en compagnie de gens tels que Voltaire, Crébillon père, Buffon, Montesquieu, sans parler de littérateurs de moindre importance, comme Marmontel. Si pourtant Ton pense comme Collé, il faut tenir compte à Marivaux de ceci, qu'il ignora longtemps cette obligation. Il avait obtenu sur la cassette du roi une pension de trois mille livres. Avec ses habitudes, cette pension ne l'avait pas mis à l'abri du besoin, et un jour, dans une visite à l'abbé de Voisenon, il lui avouait en confidence que, si la générosité du roi ne lui venait encore en aide, il serait obligé de quitter Paris pour aller chercher en province une modeste retraite '. Quoique Marivaux ne l'eût chargé de rien, Voisenon s'empresse, dans une excellente intention, de faire part à la duchesse de Choiseul de cette confidence. La duchesse en parle de son côté à Mme de Pompadour; celle-ci s'étonne et répond qu'elle a fait tout le possible pour Marivaux : elle lui a obtenu, en effet, une pension de quinze cents livres, portée depuis à trois mille. Voisenon eut le tort de ne pas taire ce qu'il venait d'apprendre; il le rapporta à Marivaux, qui se croyait uniquement le pensionné du roi, et pour lequel ce fut un cruel chagrin de se savoir protégé depuis plusieurs années par la favorite. Cette découverte aurait hâté sa fin -.

Une passion aussi coûteuse que noble, dont la pauvreté n'avait pu guérir Marivaux, la charité, prenait beaucoup sur ses modestes ressources. « Avec une fortune très bornée et que beaucoup d'autres auraient appelée indigence, il se dépouillait de tout en faveur

i. Voisenon, Œuvres, t. IV, p. 89.

■1. h/., ihid., t. IV, p. 90 : « Marivaux, voyanl que j'avais découve ri le mystère, me battit froid, tomba dans la mélancolie, et mourut quelques mois après. »

des malheureux l. » Ses ouvrages et sa pension lui donnaient « environ quatre mille livres, mais il n'en dépensait que quinze cents pour ses besoins, et le reste était employé pour ceux des autres 2 ». On le vit souvent « sacrifier jusqu'à son nécessaire pour rendre la liberté et même la vie à des particuliers qu'il connaissait à peine, mais qui étaient ou poursuivis par des créanciers impitoyables ou réduits au désespoir3 ». Connaissant par lui-même la pudeur de la pauvreté fière, il excellait à ménager la susceptibilité des cœurs aigris par les souffrances; « il sauvait aux malheureux en les soulageant la honte qu'on a attachée aux bienfaits qu'un état peu aisé nous met dans le cas de recevoir 4 ».

Il avait surtout le respect de la misère digne, la plus poignante de toutes, la plus lourde à porter, celle qui se cache, au lieu de s'étaler, qui ne mendie point, et qui voudrait être comprise à demi-mot. Un vrai pauvre, attiré par sa réputation de bienfaisance, vint lui parler de sa triste situation; il n'était pas mal vêtu; son extérieur était propre et décent. Craignant d'être dupe ou ne comprenant pas, Marivaux le laissa partir sans lui rien donner. Le malheureux revint quelques jours après, couvert de haillons cette fois : Marivaux fit en sa faveur tout ce qu'il pouvait et s'excusa avec effusion d'avoir réduit un malheureux à montrer sa détresse 5.

Sa bonté était parfois aussi spirituelle que tou-

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