MORT DE MARIVAUX
figure d'un petit vieillard, qui lui parut aussi vieux qu'on nous peint le temps », mais dont la physionomie et le regard retenaient l'attention par leur vivacité et leur distinction. Il essaie de le joindre et de lier conversation, mais l'inconnu l'évite et s'esquive. Marivaux le suit, le retrouve sur une promenade et manœuvre de même : le vieillard disparait encore. Le lendemain, Marivaux se décide à l'aborder directement et lui demande permission de lier conversation avec lui :
Je vous connais, me dit-il en souriant, Monsieur de Marivaux: et dès lors vous pouvez présumer que tout votre manège, depuis hier, pour tacher à votre tour de me connaître, ne m'est point échappé. Mais c'est à quoi, du moins quant à présent, vous chercheriez en vain de parvenir.... J'ai même connu votre père, ainsi que la plupart de vos parents.... Mais des raisons que je ne puis vous dire me foirent à vous prier de n'exiger de moi rien de plus.... Gardez-vous de me suivie, car, loin d'obtenir rien de plus, vous risqueriez, sans aucun fruit, de me nuire autant qu'à vous-même ! Je puis pourtant vous dire que vous m'intéressez, et qu'il dépendra de vous d'en avoir un jour de vraies preuves... Quelque chose qui puisse m'arriver, soyez au moins sûr, et recevez-en ma parole, que vous ne mourrez point sans m'avoir revu. Adieu, vous dîs-je, encore un coup, on nous regarde et je ne puis m'arréter ici plus longtemps.
« Depuis près de quarante ans, ajoutait Marivaux, je n'en eus nulle espèce de révélation. » Il n'avait rencontré, sans doute, qu'un viril original ami de sa famille, mais, conclut La Place, ce souvenir <■ le tranquillisait sur les suites de ses maladies ». Aussi, mourut-il « pour ainsi dire sans s'en douter, et toujours avec l'espoir de revoir son petit bonhomme ».
Il mourut le 12 février 17G3, « après une assez
longue maladie l. » Il vit arriver sa dernière heure « avec la tranquillité d'un philosophe chrétien, qui regarde le terme nécessaire de la vie comme un bienfait de la Providence qui nous attire à elle 2 ». Il instituait Mlle de Saint-Jean comme légataire universelle; elle s'empressa d'accepter, bien qu'il laissât surtout des dettes à acquitter 3 et des pauvres à secourir 4.
Cette mort passa presque inaperçue. Les recueils périodiques du temps l'enregistrent très brièvement; à peine si l'un d'entre eux honore Marivaux d'une courte oraison funèbre 5. Les deux auteurs les plus