‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 113 sur 360 · MARIVAUX ET WATTEAU · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET WATTEAU

leurs attitudes de ballet et leurs costumes de soies brillantes ; ils peuplent cette nature k moitié imaginaire, à moitié vraie, où le peintre a évoqué son rêve de Décaméron galant et de tristesse voluptueuse, tous ces motifs sans cesse interprétés et variés, depuis ses études dans les jardins du Luxembourg, jusqu'à, sa retraite dernière à. Nogent-sur-Marne, près de ces parcs et de ces châteaux, Ormesson, Gros-Bois, Lagrange, surtout, dont la svelte silhouette, dans sa ceinture de bois, évoque invinciblement des visions deWatteau et de Marivaux. Esprits inquiets, mécontents de la vie et épris de vérité, observateurs indulgents de mœurs souvent très libres, hantés par une évocation intellectuelle ou plastique de fine élégance, tous deux ont mêlé l'observation et la fiction pour en tirer une création sans autre exemple dans la littérature et l'art. A la vérité contemporaine ils ont pris tout ce qu'elle contenait de délicat ou de spirituel, en éliminant tout ce qu'elle offrait de vulgaire ou de grossier; ils y ont joint ce qu'il n'y avait qu'en eux : le sentiment d'une élégance chimérique, que ni la nature, ni la société n'ont jamais réalisé sous une forme aussi séduisante. De cette union est résulté une poésie incomparable, d'un charme unique, mêlée de bonheur et de tristesse, de volupté et de décence; se complétant l'une par l'autre, ils ont créé un monde enchanté où la vérité semble imaginaire, où la fiction semble vraie '.

Marivaux a non seulement sa manière propre de concevoir l'amour, mais encore celle de le faire naître et de le terminer. La plupart des auteurs dramatiques

1. Th. de Banville (Lettres chimériques, XVIII) disait très justement de Watteau : « Cet artiste divin, frère de Marivaux, est le seul qui, dans ses figures idéales, ait délicieusement amalgamé le théâtre et la vie ».

470 l'auteur dramatique.

le prennent déjà grand et fort, à ce moment décisif où il s'agit pour lui d'obtenir ce qu'il désire; chez eux, à peine l'action engagée, il se déclare et s'affirme. Chez Marivaux au contraire, l'amour est un sentiment timide, qui se défend d'exister, qui se nie ou se dissimule, et dont ceux qui l'éprouvent ne conviennent qu'à la dernière extrémité, au moment de s'épouser, c'est-à-dire à la fin de la pièce. Autre différence que Marivaux a lui-même pris soin de marquer : « Chez mes confrères, disait-il, l'amour est en querelle avec tout ce qui l'environne, et finit par être heureux malgré les opposants; chez moi, il n'est en querelle qu'avec lui seul, et finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il se joue que des pièges qui lui sont tendus par des mains étrangères *. » En effet, il n'y a presque jamais, dans les comédies de Marivaux, de résistance extérieure qui traverse l'amour; les cœurs des amants sont d'accord dès le début, mais la résistance qu'un penchant mutuel trouve d'ordinaire dans autrui, il la trouve ici dans sa propre nature; plusieurs comédies de Marivaux pourraient porter un titre renouvelé de Térence : ce serait, non pas « le père, » mais « l'amant qui se tourmente luimôme ». Cet amour chicanier à ses dépens \ Mari-

i. D'Alembert, p. 583.

2. « Chicanes de cœur », dit Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. IX, p. 371) et aussi chicanes de mots. Us n'aiment rien tant qu'ergoter sur les termes, avec une sorte de pédantisme sémillant. — Ainsi : « la comtesse. Fiez-vous à moi, je suis généreuse, je vous ferai peut-être grâce. — le chevalier. Rayez le peut-être; ce que vous dites en sera plus doux. — la comtesse. Laissons-le ; il n'est peut-être là que par bienséance. — le cuevalier. Le voilà un peu mieux placé, par exemple. — la comtesse. C'est que j'ai voulu vous raccommoder avec lui. » (La Fausse Suivante, II, vm.) Et encore : « dams. Je n'en sais rien ; nous verrons. — luqlb. Le prenez-vous sur ce

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