‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 112 sur 360 · L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'AMOUR

suis cruelle, car je vis doucement avec tout le monde; ni peut-être que je suis belle, quoiqu'à tout prendre il se pourrait que je le fusse f.

Il n'aurait eu cependant qu'à regarder autour de lui pour étudier d'après nature l'amour positif et net. Le xvm6 siècle ne se piquait guère de platonisme : jamais l'amour ne fut moins scrupuleux et plus positif qu'à cette époque *. Marivaux n'y voulut prendre que ce qu'il retenait encore de délicatesse et de grâce : le reste ne pouvait tenter qu'un satirique énergique, et il ne l'était pas, ou un écrivain licencieux par goût, et il l'était moins encore. 11 sut voir cette corruption, non pour la peindre, mais pour l'indiquer en la regrettant. Ainsi purifié, l'amour du xviii6 siècle devint un des sentiments les plus aimables dont un auteur dramatique ait animé ses créations : un mélange de sensibilité et d'ironie, de sincérité et de feinte, de discrétion et de hardiesse 3.

On a comparé plusieurs fois, au sujet de cette peinture épurée d'un sentiment médiocrement pur,

1. Les Sincères, sc.x. On trouvera, ci-après, p. 270, un passage de Shakespeare, tout semblable à celui-ci, de tour et d'idée.

2. Voir le chapitre sur V Amour dans la Femme au xvm8 siècle, par MM. de Goncourt, IV, p. 150 et suiv.

3. Villemain dit excellemment : « Il y eut, dans les mœurs du xviii* siècle, un côté de licence qui passait la comédie régulière; mais la partie élégante et ostensible de ces mœurs n'eut pas d'interprète plus piquant et plus fidèle que Marivaux... Cette comédie a sans doute exagéré la nature, comme tous les types expressifs, mais elle fait partie de l'histoire morale du dernier siècle. » (Littérature au xvm9 siècle, treizième leçon.) M. Alphonse Daudet voit même dans cette épuration une cause du reproche d'excessive finesse fait à Marivaux : « Le style de Marivaux, son observation subtile, ses délicatesses de sentiment devaient paraître alambiqués à un siècle qui se prétendait arrivé au vrai des choses, et se vantait d'avoir supprimé en amour les exagérations, les grimaces et l'affectation. » (Journal officiel, 9 juillet 1877.)

Marivaux à Watteau J ; en effet, l'écrivain et l'artiste se complètent et s'expliquent l'un par l'autre. Le sourire qui égayé la physionomie mutine des héroïnes de Watteau, voltige sur les lèvres de celles de Marivaux; chez les unes et les autres, l'abandon des poses a de la décence, le costume est galant sans impudeur; les soupirants sont empressés avec réserve, tendres avec respect. \S Embarquement pour Cythère est comme l'apothéose du théâtre de Marivaux, mais quelles illustrations plus appropriées trouverait-on pour celuici que V Accord parfait, les Entretiens amoureux \ V Arlequin jaloux, la Promenade, etc.? L'amour, ici comme là, semble transfiguré; il est pourtant vrai, d'une vérité idéale, dont tous les éléments sont pris à la réalité. Nous ne connaissons pas les décors du théâtre italien, mais on peut les supposer d'après les toiles de Watteau. Ces architectures dorées par le temps, ces allées de parc jaunies par l'automne, ces Termes dressés parmi la verdure grimpante, ces pièces d'eau argentées dans le lointain, ces salons aux grandes baies ouvrant sur les jardins À la française dont le dessin géométrique se perd dans les libres frondaisons de la forêt voisine, tout ce cadre semble préparé pour les personnages de Marivaux. De fait, ce sont eux qui le peuplent. Les modèles favoris de Watteau, ce sont les acteurs de la Comédie-Italienne, avec

1. Sur l'amour, tel que le peint Watteau, voir MM. de Goncourt, Watteau, dans VArt au xviii6 siècle, première série, p. 8 à 11. — Dans cette prédilection pour les costumes italiens, qui fait de son œuvre comme une illustration perpétuelle de Marivaux, Watteau suivait l'exemple de son maître Gillot, qui, avant lui, « s'était enfermé à représenter les sujets de la Comédie- Italienne » (Comte de Caylus, Vie de Watteau) ; surtout, il avait lui-même une véritable passion pour l'Opéra et la décoration théâtrale. Voir une jolie page de Charles Blanc, Histoire des Peintres, école française, t. II, Watteau, p. 6, sur le symbolisme commode des costumes italiens.

Page 1