‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 128 sur 360 · Le Préjugé vaincu. Voir ci-après, p. 248 et suiv · texte numérisé non relu

Le Préjugé vaincu. Voir ci-après, p. 248 et suiv

rieurs à son état, qui mérite, par une gradation rapide, la bienveillance, l'estime, l'intérêt, l'amour, non pas d'une romanesque et fière jeune fille, mais d'une aimable et nonchalante veuve qui lui donne son cœur et sa main, après n'avoir voulu lui confier que ses intérêts '.

1. Les Fausses Confidences, — C'est une comparaison souvent reprise que celle du Roman d'un jeune homme pauvre d'Octave Feuillet, et des Fausses Confidences, « M. Octave Feuillet, dit M. Fr. Sarcey, a récrit (le roman des Fausses Confidences) et lui a donné je ne sais quoi de plus sombre. Son jeune homme pauvre est fier, cassant et tombe parfois dans le mélodrame; sa jeune fille riche est agitée et nerveuse; leurs débats sont souvent violents et tristes. Le roman des Fausses Confidences est joué au contraire dans le pays lumineux des songes, et Dorante et Araminte charmeront encore les générations futures quand déjà il ne sera plus parlé du Maxime Odiot d§ M. Feuillet et de sa Marguerite Laroque. » (Le Temps, 4 avril 1881.) C'est trop sévère, a mon avis. 11 est certain qu'Aramiate est plus aimable que Marguerite. Mais à qui la faute? Marivaux représente une jeune veuve de 1736, Parisienne indulgente, d'humeur douce, polie par le monde, et Octave Feuillet une jeune fille de 1858, Bretonne fière, déliante, aigrie par le triste milieu où elle vit: chacun d'eux est dans la vérité de son temps. Voir un très juste parallèle de deux œuvres dans la réponse de Yitet au discours de réception d'Octave Feuillet à l'Académie française (26 mars 1863).

Malgré le charme des Fausses Confidences, il y a un côté déplaisant dans le caractère de Dorante et quelque chose de pénible dans le rôle qu'on fait jouer à Araminte. Je reviendrai tout à l'heure (p. 206) sur ce dernier point de vue; quant à Dorante, M. Henri de Bornier fait justement remarquer combien est, au fond, peu sympathique « ce rôle d'un homme qui met au service de l'amour une sorte de friponnerie. » (Nouvelle Revue, 15 mars 1881.) Le Maxime Odiot d'Octave Feuillet est, au contraire, parfaitement loyal : « Votre Dorante à vous, disait Yitet, n'est pas amoureux d' Araminte : il ne la connaît pas; cet emploi au-dessous de son rang n'est pas un subterfuge pour conquérir son cœur; il ne l'accepte que par détresse ; et la passion qu'il inspire, il ne commence à la comprendre et ne lit dans son propre cœur que lorsqu'il a déjà cessé d'en être maître ». — Hippolyte Lucas rapproche la pièce de Marivaux d'une comédie de Lope de Vega, le Chien du Jardinier (Histoire du théâtre français, t. I, p. 335.) Cette ressemblance,

490 l'auteur dramatique.

Ces types d'amoureux sont très sympathiques; d'autres dans Marivaux le sont moins; ceux mêmes que je viens de citer ne le sontpas tous au même degré. Le grand défaut des plus aimables, c'est qu'ils ont moins de sentiment que de raison, moins de cœur que d'esprit. L'excès de l'analyse dessèche la source des émotions généreuses; aussi, la crainte continuelle d'être dupes les entretient dans un état de réserve obstinée, de méfiance incurable ; ils se sont retranché le meilleur de la nature humaine, l'élan spontané, le premier mouvement qui ne calcule pas. De plus, à force de tout considérer en souriant, ils ne prennent plus rien au sérieux ; ils raillent les autres et euxmêmes, ils médisent même de l'amour, qui est pourtant la grande occupation de leur vie. Enfin, ils ont tous quelque chose d'affecté, leur éternel sourire agace; on voudrait les voir tristes d'une vraie tristesse; on leur voudrait en un mot plus de naturel et d'abandon.

Tel est, à divers degrés, le défaut essentiel des types d'amoureux chez Marivaux. Chez quelquesuns, il est à peine sensible; on le devine plus qu'on ne le voit; chez d'autres, copies trop vraies des jeunes gens à la mode, il s'étale et gâte tout le personnage. Lucidor, de V Épreuve, nous irrite par sa longue méfiance; le petit-maître Rosimond, par ses airs évaporés et cette manie de persiflage qu'un dénouement où il joue un assez sot personnage ne corrigera pas pour longtemps ! ; le Prince, de la Dis-

assez lointaine, me semble purement fortuite. Il est peu probable que Marivaux connût l'espagnol et Lope de Vega ne fut traduit en notre langue qu'en 1822, par La Beaumelle, le fils. 1. Le Petit-Maître corrigé. — A vrai dire, c'est moins la faute de Marivaux que de son sujet : il voulait peindre les naïfs qui affectent des airs de scélératesse; et il y a parfaitement réussi.

pute, par l'impertinente profession de foi qui sert de point de départ à, toute une pièce, vide et fade, semblable à un chapitre dialogué du Cyrus ou de la Clélie; Lélio, de la Fausse Suivante, par son affectation de cynisme calculateur et de rouerie. Tous sont punis à la fin de la pièce, mais après nous avoir fatigués. Ils font porter à Marivaux la peine d'avoir été un peintre trop fidèle des mœurs de son temps. D'autant plus qu'à ces défauts, dont il n'était pas responsable, il en ajoute assez souvent qui lui appartiennent en propre : un caractère difficile et pointilleux, un goût excessif de la quintessence, une subtilité sophistique de sentiment et de pensée.

Pour l'intrigue, sa pièce a servi de modèle (ce que l'on n'a pas remarqué) au Méchant de Gresset (1747). Dans toutes les deux, il s'agit d'un petit-maître, qui, fiancé a une charmante jeune fille, croit indigne de lui, non pas d'être amoureux, mais de le paraître et de l'avouer, et qui, vaincu peu à peu par la simple droiture de celle qu'on lui destine, abjure sa fatuité. Certaines scènes de Gresset sont calquées sur celle de Marivaux; ainsi la scène vu de l'acte 111 du Méchant, qui suit pas à pas la scène xn de l'acte 1 du Petit-Maitre corrigé. Certains rôles de Marivaux ne font que changer de nom et de sexe pour passer dans celle de Gresset, ainsi Lisette du Petit-Maître qui devient Ariste du Méchant; quant au valet de Cléon, il s'appelle Frontin, comme lorsqu'il était au service de Rosimond. On trouve chez Gresset jusqu'à des imitations de mots. Ainsi le fameux vers du Méchant (III, ix) :

Ello avait de beaux yeux pour des yeux de province,

se trouve en germe dans cette réflexion de Rosimond : « Ce visage-là pourrait devenir quelque chose s'il appartenait à une femme du monde, et notre provinciale n'en fait rien » (II, iv). Cependant, les contemporains de Gresset, qui accusèrent le Méchant d'être copié sur le Tartufe de Molière, le Flatteur de J.-B. Rousseau, le Médisant de Destouches, etc., ne mirent pas Marivaux au nombre des auteurs pilles. Le Petit-Maître corrigé était oublié..

La donnée du Petit-Maitre corrigé se retrouve encore dans Il ne faut jurer de rien, d'Alfred de Musset, pur chef-d'œuvre de comique, de sentiment et de poésie, très supérieur à l'agréable esquisse de Marivaux.

Toutefois, sympathiques ou déplaisants, ces rôles d'hommes ne jouent qu'au second plan; le premier appartient aux femmes. Ici encore Marivaux se sépare nettement de ses devanciers. Chez Regnard, même chez Molière, la femme retenait au théâtre quelque chose de son infériorité sociale. Célimèhe, Elmire, Henriette sont reléguées en arrière par Alceste, Tartufe, Clitandre, Vadius et Trissotin eux-mêmes. Les femmes sont au contraire les modèles préférés de Marivaux l. Il fait pour elles dans la comédie ce que Racine avait déjà fait dans la tragédie; il leur donne la première place. En ceci, la littérature française offre une ressemblance frappante avec la littérature grecque : Racine et Marivaux accomplissent dans le théâtre de leur temps la transformation que le théâtre grec avait subie entre les mains d'Euripide et de Ménandre.

De la sphère héroïque et divine où Eschyle et Sophocle avaient établi la tragédie, Euripide la fît dèscendre sur la terre. Avec lui, les fables mythologiques, lés anciennes légendes nationales ne furent plus que des cadres librement employés, dans lesquels le poète, non plus croyant respectueux, mais observateur sceptique, peignit des tableaux de mœurs; avec lui se dissipèrent la sombre horreur du drame d'Eschyle, l'épouvante que la fatalité faisait planer sur la scène; l'homme fut moins le jouet des dieux

1. J.-J. Rousseau ne s'y est pas trompé; c'est à partir des pièces de Marivaux que les femmes prennent la première place dans la comédie; il le constate en le regrettant, et c'est bien Marivaux qu'il vise dans ce passage : « Ne sachant plus nourrir la force du comique et des caractères, on a renforcé l'intérêt de l'amour.... Les auteurs concourent à l'envi, pour l'utilité publique, à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris a cette passion dangereuse; et, depuis Molière et Corneille, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques.... » (Lettre à d' Alembert sur les spectacles.)

que celui de ses passions. Or, quelle passion plus puissante et plus universelle que l'amour? Il devint donc la passion dominante au théâtre, et, avec lui, les femmes prirent et gardèrent le premier . rôle. Même évolution dans le théâtre français. Après Corneille, qui faisait naître l'intérêt dramatique de l'admiration et de la terreur, et qui, en quelque sorte, écrasait l'amour par la comparaison des sentiments avec lesquels il le mettait aux prises — honneur chevaleresque, patriotisme, enthousiasme religieux — Racine donne aux passions amoureuses la même importance qu'aux plus grands sentiments de l'âme humaine et les met aux prises avec ceux-ci sur un pied d'égalité; bien plus, il fait de l'amour le ressort principal de son drame, le maître souverain de ses personnages.

Ménandre après Euripide \ Marivaux après Racine font subir à la comédie une transformation du même genre. Avec eux l'amour comique n'est plus seulement un moyen commode pour imaginer une intrigue et dérouler une action, un sentiment utile servant de lien et de prétexte à des sentiments plus intéressants et plus forts, mais la cause même et le but de toute conception dramatique, celui qui inspire tout, auquel tout est subordonné, dont tout porte la marque, qui donne à tout le mouvement de la vie. Par suite, les femmes, dont l'amour est le grand mobile et qui ne s'intéressent guère qu'à lui, entrent «n maîtresses dans la comédie; le principal objet du poète est de les bien connaître, de pénétrer le secret de leurs sentiments, de déchiffrer les énigmes que ces sphinx

1. Voir, sur ce caractère de la comédie grecque chez Ménandre, Guillaume Guizot, Ménandre^ étude sur la comédie et la société grecque, notamment chap. iv et vu, et Ch. Benoît, Essai sur la comédie de Ménandre, ch. iv.

194 l'auteur dramatique.

inquiétants ne cessent de proposer. Pour avoir ainsi compris le théâtre, Ménandre a transformé la comédie grecque, et, tout mutilé qu'il est, ses moindres fragments, cette « poussière du marbre brisé », comme disait Villemain \ inspirent une admiration pleine de regrets; pour les mêmes raisons, Marivaux, malgré ses défauts et ses faiblesses, est un des maîtres de notre théâtre; seul, ou à peu près, entre les auteurs comiques de son temps, il conserve des spectateurs et ses pièces ne sont pas ensevelies dans les oubliettes du livre. Il n'y a pas lieu d'instituer entre Ménandre et lui un parallèle qui accuserait autant de différences que de ressemblances; mais il convient de dire qu'il y a chez l'un et chez l'autre la même science psychologique , la même connaissance du cœur des femmes, qu'ils sont tous deux polis et tempérés, moyens, au meilleur sens du mot, que chacun d'eux possède au souverain degré 1 élégance propre de son pays et de son temps, un art délicat, plein de ressources et de nuances; qu'ils plaisent par une sorte de grâce souriante, naturelle chez l'un, comme la beauté antique, voulue chez l'autre, comme la beauté minaudière du xviii0 siècle.

Ainsi, les femmes ont de grandes obligations à Marivaux ; mais, en revanche, comme elles le défendent victorieusement contre le reproche de ressemblance monotone adressé à ses personnages! C'est, en effet, une galerie de figures toujours nouvelles que celles des femmes de Marivaux, depuis la veuve, de tous ses personnages le plus amoureusement traité, jusqu'à l'ingénue, créatures à demi vraies, à demi factices, portraits dont on n'a jamais vu les modèles, mais qu'on veut croire ressemblants. Comme elles sédui-

Page 1