LES SALONS LITTÉRAIRES
cette école prétendait arriver au naturel et au simple à force de finesse et d'étude. Elle prétendait aussi ne relever que d'elle-même, et, préférant ouvertement les Modernes aux Anciens, elle ne reculait devant aucune hardiesse pour la défense de cette thèse, qui non seulement survivait aux colères de Boileau, mais qui allait remplir le siècle, le dominer et, finalement, triompher avec le romantisme. Cette école devait plaire à Marivaux, car il sentait en lui le germe des qualités qu'elle prisait le plus. Il se présenta donc à Fontenelle et à La Motte; accueilli par eux avec bonne grâce, il put bientôt les regarder comme ses meilleurs amis, car chez l'un et chez l'autre la crainte d'être dupe n'excluait pas la sincérité des attachements1.
Appuyant ses doctrines littéraires sur les qualités que nourrit et prise surtout l'esprit de société, l'école de Fontenelle avait grandi dans les salons, sous l'influence de quelques femmes qui, sans prendre une part directe à la mêlée des opinions, encourageaient et soutenaient les combattants. Accueilli chez la marquise de Lambert et chez la marquise de Tencin, Marivaux ne songea pendant six ans qu'à goûter le charme de vivre dans la société journalière de ceux dont il aimait la tournure d'esprit et de sentiment '. Chez Mme de Lambert surtout, ce précieux d'instinct trouvait un second hôtel de Rambouillet, qui devait, comme l'autre en son meilleur temps, développer et nourrir ce qu'il y a de légitime dans le précieux, avec ce pétillement et ce scintillement d'esprit, cette viva-
i. Voir ci-après, 1* partie, chap. iv.
2. Voir sur le goût précieux, sa lutte constante, dans notre pays, avec l'esprit gaulois, les mérites et les défauts de chacun d'eux, et leur fusion chez les grands écrivains, la théorie ingénieuse de M. F. Brunetière dans ses Nouvelles études antiques sur l'histoire de la Littérature française, 1882, p. 24.
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cité facile et piquante qui manquait encore à l'hôtel de Rambouillet, embarrassé dans la longue phrase périodique et symétrique, gracieux avec effort, un peu pédant '.
Il est probable, comme on Ta vu, que Marivaux n'avait fait que de médiocres études; ce qu'il n'avait pas appris durant sa jeunesse, il l'apprit dans ce milieu raffiné, qui fut pour lui le meilleur des livres. Les idées les plus diverses y jaillissaient, abondantes et vives, dans ces conversations de chaque soir, tour à tour sérieuses et légères, où le goût s'épurait sans effort par un exercice continuel, où l'art d'observer s'apprenait par la force des choses, où l'on s'efforçait de tout comprendre, de tout deviner, où la science se faisait aimable, la philosophie accessible, où, grâce à la présence des femmes, les thèses les plus graves étaient discutées sans pédantisme et les plus redoutables problèmes résolus en souriant.
Tout cela n'allait pas sans beaucoup de légèreté, mais l'impertinence piquante, le persiflage suffisant du cercle de Fontenelle, étaient, aussi bien que l'audace de l'esprit et la générosité des aspirations, la marque du siècle. Marivaux trouvait là, en bien et en mal, ce qui convenait le mieux à la nature de son esprit et devait en favoriser le développement.
L'impression qu'il y éprouva en arrivant dut être
1. Taine, croyons-nous, est un des premiers qui aient fait cette remarque : « L'esprit, dit-il, est venu tard au xvii* siècle. Du temps de la Bruyère (1687), et de l'aveu de la Bruyère, il avait seulement quelques années de date. Et en vérité, il ne fit que visiter les contemporains de Louis XIV. Son domaine n'était point là. Il trouvait la gravité, les convenances impatronisées à sa place. Il attendit et fit bien. Ce xvm0 siècle, tant méprisé, « ces poupées charmantes, musquées et poudrées », Voltaire et Montesquieu le recueillirent. A l'hôtel de Rambouillet on dissertait; chez Mme d'Epinay, on sut causer. » (Les Philosophes classiques du xix* siècle, p. 109.)