LES SALONS LITTÉRAIRES
bien vive, car il a pris soin de la marquer plus tard sous une fiction transparente, dans ce passage de son roman de Marianne, où il représente son héroïne admise pour la première fois dans une société de gens d'esprit, et s'y trouvant tout de suite à Taise comme une patrie : « J'étais née pour avoir du goût », dit Marianne, et elle le prouve en définissant avec complaisance le genre de plaisir délicat qu'elle éprouve dans ce milieu. Le salon visé est celui de Mme Tencin, qui avait succédé, en l'accentuant dans le même sens et avec plus de liberté, à celui de Mme de Lambert.
Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer; pourtant il est certain qu'ils en avaient plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excellentes choses; mais ils les disaient avec si peu d'effort, ils y cherchaient si peu de façon, c'était d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait qu'à moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes. Ce n'était point eux qui y mettaient de la finesse, c'était de la finesse qui s'y rencontrait.... On accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller; oh ! il n'était pas question de cela ici ; et, si je n'avais pas eu un peu de goût naturel, j'aurais pu m'y méprendre, et je ne me serais aperçue de rien. — Mais, à la fin, ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique si simple, me frappa. — Ils ne disaient rien que de juste et de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai. J'avais compris le monde tout autrement que je ne le voyais là (et je n'avais pas tant de tort) : je me l'étais figuré plein de petites règles frivoles et de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et importantes, difficiles à apprendre et qu'il fallait savoir sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont elles-mêmes.
Et point du tout; il n'y avait rien ici qui ressemblât à ce que j'avais pensé, rien qui dût embarrasser mon esprit ni ma figure, rien qui me fit craindre de parler; rien au contraire qui n'encourageât ma petite raison à oser se familiariser avec la leur; j'y sentis même une chose qui m'était fort commode, c'est que leur bon esprit suppléait
aux tournures obscures et maladroites du mien. Ce que je ne disais qu'imparfaitement, ils achevaient de le penser et de l'exprimer pour moi, sans qu'ils y prissent garde et puis ils m'en donnaient tout l'honneur. — Enfin, ils me mettaient à mon aise; et moi, qui m'imaginais qu'il y avait tant de mystères dans la politesse des gens du monde, et qui l'avais regardée comme une science qui m'était totalement inconnue et dont je n'avais nul principe, j'étais bien surprise de voir qu'il n'y avait rien de si particulier dans la leur, rien qui me fût si étranger; mais seulement quelque chose déliant, d'obligeant et d'aimable '.
Cette page, Tune des meilleures de Marivaux, est aussi Tune des plus heureuses définitions de la bonne compagnie que puisse offrir notre littérature. Elle nous apprend dès maintenant les goûts et les préférences de l'auteur; on y voit ce qu'il aimait et ce qu'il n'aimait pas, c'est-à-dire la fausse politesse et le faux esprit, le jargon convenu, l'élégance factice, les manières prétentieuses, dont la Bruyère avait raillé le ridicule dans les petites villes et les petites coteries *. Il y définit avec complaisance le genre dont il fit le but et l'idéal de son talent, une simplicité délicate, résultat d'un art discret, un enjouement modéré, une amabilité coquette, une aisance dégagée, « moins ce qu'il a été, dit Sainte-Beuve, que ce qu'il aurait voulu être 3. »
Apprécié à sa valeur chez Mme de Lambert, et,
1. La Vie de Marianne, quatrième partie. — Marmontel, accueilli aussi a ses débuts chez Mme de Tencin, fait de ce salon célèbre une peinture moins flattée. Voir ses Mémoires, liv. IV. - Je m'aperçus bientôt, dit-il, qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'était à qui saisirait le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant, et, pour amener l'à-propos, on le tirait quelquefois d'un peu loin.