ARAMINTE
Araminte est avec l'Elmire et l'Henriette de Molière, l.e plus aimable caractère de femme que nous offre le théâtre comique. Bienveillante pour tous, résistant h une mère impérieuse sans manquer ni au respect filial, ni à, ses droits de veuve indépendante, libre de préjugés, d'une dignité sans raideur, se sachant belle et ne s'adorant pas, c'est peut-être la seule amoureuse de ce théâtre qui ne soit pas coquette. On lui reproche sa prompte défaite : n'épouse-t-elle pas le soir un intendant qu'elle ne connaissait pas le matin? La gradation habile de sentiments, qui est le grand mérite de Marivaux, n'est nulle part plus adroitement conduite que dans cette pièce des Fausses Confidences, son chef-d'œuvre avec le Jeu de V Amour et du Hasard 1. La vraisemblance est partout dans un événement si extraordinaire. Dorante est pauvre; il est passionnément amoureux; un valet rusé lui ménage les honneurs de la discrétion, en dévoilant à Araminte le sentiment qu'elle inspire. Peut-elle s'en fâcher? Dorante est d'autant plus intéressant à ses yeux que tout le monde semble s'acharner contre lui; il n'a que la jeune veuve pour le défendre. Celle-ci n'y manque pas, et, à force de le
rait vainement dans tout le xvni* siècle un écrivain autre que Marivaux capable de tirer de cet impertinent imbroglio une œuvre aussi chaste et aussi distinguée. » (Journal officiel, 9 juillet 1877.) Voir aussi Nisard, Histoire de la Littérature française, t. III, p. 219.
1. Il est même assez difficile de décider laquelle des deux l'emporte sur l'autre. Th. Gautier leur préfère la première Surprise de l'Amour, qu'il déclare la meilleure « et la plus remarquable de toutes les pièces de Marivaux >. « C'est celle, dit-il, où il a poussé le plus loin le système qui consiste à tirer des sentiments seuls toutes les péripéties qui ordinairement sont le produit des circonstances extérieures. On prétend que cela n'est pas dramatique; il faudrait voir de bons acteurs dans une pareille pièce. > (Hist. de Vart dramatique, t. V, p. 292.)
protéger, elle éprouve pour lui plus que de l'intérêt. Il peut maintenant avouer lui-même son amour; il sera écouté sans colère; encore quelques attaques de la part de ceux dont les tracasseries impatientent de plus en plus Àraminte, elle épousera Dorante pour assurer à la fois sa propre indépendance, son repos et son bonheur. Ce caractère est si droit que le défaut de la pièce serait peut-être dans la sympathie trop vive, presque la pitié, à certains moments, qu'il éveille chez le spectateur, en voyant la machination montée contre elle, la trame matrimoniale où son valet Dubois veut la prendre. C'est une race terrible que les marieurs; celui-ci va jusqu'à la cruauté et il a des mots qui révoltent : « Si vous lui plaisez, dit-il à Dorante, elle en sera si honteuse, elle se débattra
tant, elle deviendra si faible qu'elle ne pourra se soutenir qu'en épousant. » Et plus loin : « Oh! oui, point de quartier. Il faut l'achever pendant qu'elle est étourdie *. » Mais cette, âpreté dans la poursuite d'un succès où Dubois voit un double bonheur, n'est-elle pas une vérité de plus et les Araminte ne sont-elles pas dans la vie les victimes nécessaires des Dubois et des Dorante? Ainsi le défaut de la pièce serait dans sa trop grande conformité avec la vie. Rare et beau défaut *.
Marivaux excelle encore dans la peinture de l'ingénue8, tantôt d'une grâce piquante et d'un esprit déjà
1. Les Fausses Confidences, acte I, se. n et acte III, se. i.
2. Voir, dans la Revue de France du 15 mars 1881, une pénétrante étude de M. Edouard Thierry sur cet aspect du rôle.
3. « De jolis rôles d'ingénues, on en trouve (dans l'ancien répertoire), mais ils sont courts.... Dancourt en a quelques parties qui donnent un espoir; mais elles le trompent de suite.... Il n'y a que Marivaux qui fasse des scènes développées et complètes pour les jeunes filles, comme pour les femmes et les mères. ■ (Ed. Thierry, Revue de France, 15 janvier 1879.)