LES INGÉNUES
éveillé : telle est Angélique de Y Ecole des Mère%\ digne pendant, par son espièglerie mutine, du caractère de Syivia; tantôt fière, candide et droite, désarmant d'injurieux soupçons à force de sincérité : telle est une autre Angélique, celle de Y Épreuve.
La première est une sœur de l'Agnès de Molière ; élevée avec une sévérité si austère qu'elle ne sait rien du monde, son amour-propre blessé se plaint amèrement :
Quand ma mère me parle, je n'ai plus d'esprit. Cependant, je sais que j'en ai assurément, et j'en aurais bien davantage si elle avait voulu ; mais n'être jamais qu'avec elle, n'entendre que de6 préceptes qui me lassent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce là le moyen d'avoir de l'esprit? Qu'est-ce que cela vous apprend? H y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Cela n'est-il pas ridicule? Je n'ose pas seulement ouvrir ma fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille! suis-je vêtue comme une autre? regardez comme me voilà faite ! Ma mère appelle cela un habit modeste ; il
1. Duviquet (t. II, p. 419 et suiv.) et Ed. Fournier, après et d'après lui (p. 32), se montrent trop sévères pour cette pièce vive, amusante, romanesque et cependant d'une observation vraie. C'est une des rares comédies de Marivaux dont la représentation ait eu un franc succès (Mercure, août 1732), longtemps prolongé, car Desboulmiers disait en 1769 : « C'est une des pièces que le public a revues le plus souvent et avec le plus de plaisir. » (T. III, p. 491.) C'est aussi une de celles que préférait Mlle Mars, pour qui la Comédie-Française la reprit en 1809. Lorsque, le 18 décembre 1878, le théâtre de l'Odéon la remonta, ce fut une surprise générale, et, dans ce petit acte ignoré, la presse tout entière salua une œuvre exquise. — Douze ans après Marivaux, La Chaussée faisait représenter (27 avril 1744) une autre École des Mères, dont le sujet est tout différent. Celle-ci roule sur les dangers que présente la prédilection aveugle des parents pour un de leurs enfants, au détriment des autres. Voir le parallèle des deux pièces indiqué dans la Dramaturgie de Hambourg, de Lessing, vingt-sixième soirée, p. 193, dans la traduction de E. de Suckau et L. Crouslé. Lessing rend pleine justice à la pièce de Marivaux. . .
n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici, car je ne vois que moi d'enveloppée comme cela; aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité ! Je ne porte point de rubans, mais qu'est-ce que ma mère y gagne ? que je suis émue quand j'en aperçois. Elle ne m'a laissé voir personne, et avant que je connusse Eraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme. Voilà pourtant ce qui est arrivé.... Serait-ce de même si j'avais joui d'une liberté honnête? En vérité, si je n'avais pas le cœur bon, je crois que je haïrais ma mère d'être cause que j'ai des émotions pour des choses dont je suis sûre que je ne me soucierais pas si je les avais. Aussi, quand je serai ma maîtresse,... laisse-moi faire, va... je veux savoir tout ce que les autres savent *.
Ceci est une réflexi.on presque inquiétante; pure boutade heureusement. Dans les moments critiques, une honnêteté native préservera la jeune révoltée. Lorsque Ëraste lui propose de l'enlever, elle répond fièrement : « Je me passerais mieux de bonheur que de vertu *. » Et pourtant, elle l'aime bien : « C'est lui qui est aimable, qui est complaisant, et non pas ce M. Damis, que ma mère a été prendre je 4ne sais où.... J'aimerais mieux être sa femme pendant huit jours que de l'être toute ma vie de l'autre. 3. » Mais elle se défend à force de droiture; c'est un délicieux mélange de franchise, de réserve et de tristesse que cet aveu :
Si ma mère m'avait donné plus d'expérieuce, si j'avais été un peu dans le monde, je vous aimerais peut-être sans vous le dire; je vous ferais languir pour le savoir,... mais
je ne saurais me contrefaire. Mettez-vous à ma place ; j'ai
1. L'École des Mères, scène vi. — Voir dans le Spectateur français, douzième feuille, une tirade toute semblable dans la bouche d'une jeune fille, à qui sa mère, par rigorisme dévot, refuse toute parure. Marivaux s'est copié lui-même.
2. L'École des Mères, se. vu. Voir la même réponse, ci-après, p. 281.