LES GRIEFS DES FEMMES
mêmes que la première des bagatelles ; voilà toutes les fonctions qu'ils nous laissent ici-bas ; à nous qui les ayons polis, qui leur avons donné des mœurs, qui avons corrigé la férocité de leur âme, à nous sans qui la terre ne serait qu'un séjour de sauvages qui ne mériteraient pas le nom d'hommes.... Il est vrai qu'on nous traite de charmantes, que nous sommes des astres, qu'on nous distribue des teints de lys et de roses, qu'on nous chante dans des vers où le soleil pâlit de honte à notre aspect, et, comme vous le voyez, cela est considérable *.... Qu'en arrive-t-il? que par simplicité nous nous entêtons du vil honneur de leur plaire et que nous nous amusons bonnement à être coquettes, car nous le sommes, il faut en convenir.
Aveu qui amène cette juste réplique d'une des femmes : t Est-ce notre faute? Nous n'avons que cela & faire \ »
Tant d'éloquence transporte les femmes. Guerre aux hommes! Malheureusement Mme Sorbin compromet tout. Matrone déjà mûre, elle a renoncé, et pour cause, à la coquetterie; elle engage donc ses compagnes à l'imiter : « Allons, point de quartier, je fais vœu d'être laide, et votre première ordonnance sera que nous tâchions de l'être toutes. » A ces mots, les protestations éclatent : « Quoi! s'enlaidir exprès pour se venger des hommes? Eh ! tout au contraire,
1. Marivaux devance ici J.-J. Rousseau, qui écrira vingt-neuf plus tard, en 1758 : « 11 ne serait pas difficile de montrer qu'au lieu de gagner (à la galanterie des hommes pour elles), les femmes y perdent... Pour moi, j'ai peine à concevoir comment on rend assez peu d'honneur aux femmes pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galants, ces compliments insultants et moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi : les outrager par ces évidents mensonges, n'est-ce pas leur déclarer assez nettement qu'on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire?... » etc. (Lettre à d'Alembert sur les spectacles.)
2. La Nouvelle Colonie, scène ix. — On retrouve ici plusieurs idées exprimées déjà par La Bruyère, Des Femmes, $ 9, et Montesquieu, Lettres persanes, xxxviu.
embellissons-nous, s'il est possible, afin qu'ils nous regrettent davantage. » La discorde éclate. Mme Sorbin est une femme du peuple, Arthénice est une dame noble; le tiers état se plaint : « C'est votre faute, mesdames, je ne voulais ni de cette artisane, ni de cette princesse, mais on ne m'a pas écoutée *. »
Les hommes arrivent sur ces entrefaites ; ils essayent d'apaiser la révolte. En vain ils rappellent les femmes au devoir : « Vous marier quand vous serez filles, obéir à vos maris quand vous serez femmes, veiller sur votre maison : on ne saurait vous ôter cela, c'est votre lot f. » Pour défendre leur suprématie, ils ne /trouvent que d'assez pauvres raisons, des arguments h la Chrysale. L'éloquence des femmes, au contraire, intarissable, véhémente, les étourdit et les confond. Sur l'ordre de Mme Sorbin, le tambour bat, le manifeste insurrectionnel des femmes est affiché; les hommes sont vaincus. Heureusement Timagène s'avise d'un ingénieux stratagène : « Madame, dit-il à Arthénice, on vient d'apercevoir une foule innombrable de sauvages qui descendent dans la plaine pour nous attaquer. Nous avons déjà assemblé les hommes; hâtez-vous de votre côté d'assembler les femmes, et commandez-nous aujourd'hui avec Mme Sorbin, pour entrer en exercice des emplois militaires; voilà des armes que nous vous apportons. » Aussitôt le bataillon féminin perd contenance ; Mme Sorbin elle-même n'avait pas songé à cela : « Va te battre, dit-elle à son mari, je vais à notre ménage '. » Et ses compagnes de limiter.
En écrivant cette fantaisie, Marivaux ne prévoyait guère qu'un jour viendrait où ces inventions seraient