‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 189 sur 360 · Id.9 scène xni; Lysistrata, v · texte numérisé non relu

Id.9 scène xni; Lysistrata, v

3. Peut-être Marivaux tenait-il l'idée de sa pièce de Fontenelle; celui-ci connaissait assez bien Aristophane, comme le prouvent ses Remarques sur quelques comédies d'AîHstophane, dans lesquelles Lysistrata est analysée brièvement (voir t. IV, p. 241, des Œuvres de Fontenelle). — La Nouvelle Colonie rappelle encore une autre pièce d'Aristophane, V Assemblée des femmes.

258 l'auteur dramatique.

Félicie et Vile des Esclaves. Nous y revenons avec deux autres purement féeriques, Arlequin poli par •£; l'Amour et l'Ile de la Raison, dont le sort fut très dif-

férent au théâtre '. Vile de la Raison repose sur une donnée qui exige vraiment trop de complaisance de la part du spectateur, condamné à voir une contradiction

l*'.r perpétuelle entre les paroles des personnages et leur

aspect vrai, celles-là supposant une continuelle alternative de grandeur et de petitesse, celui-ci restant toujours le même. La morale, qui tenait encore ici la première place, ne pouvait sauver l'invraisemblance,

Y •> et quelques détails heureux la bizarrerie de l'en-

semble. En revanche, Arlequin poli par V Amour, le premier succès de Marivaux au théâtre, est une fantaisie pleine de grâce et d'esprit. Elle peut être considérée comme le développement en action des fameux vers de Molière sur le pouvoir d'éducation de l'amour :

Il rend agile à tous l'âme la plus pesante 4.

C'est ici le cas. Arlequin est un paysan lourdaud, mais joli garçon, dont la bonne mine a séduit une fée. Un simple coup de baguette suffirait à le transformer; la fée préfère laisser à l'amour le soin de le rendre aimable. L'amour remplit son rôle, mais ce n'est pas au profit de la fée : dédaignant celle qui veut l'élever jusqu'à elle, Arlequin aime Sylvia, une modeste bergère. Transportée de dépit, la fée veut se venger, mais un stratagème ingénieux la dépouille de sa baguette et de sa puissance, tandis qu'Arlequin s'empresse de mettre son bonheur en sûreté 3.

i. Voir ci-dessus, p. 40 et 62.

• 2. VÈcole des Femmes, acte III, se. iv.

3. Arlequin poli par l'Amour vient d'être repris avec succè9 par la Comédie-Française, d'après une adaptation adroitement

nÈCES HÉROÏQUES. 259

Gomme les féeries, les pièces héroïques admettaient une grande liberté d'invention; c'était encore un genre souple et commode, sans règles définies. Pour ce motif, Marivaux devait les aimer; il en écrivit trois. Deux sont assez faibles, le Triomphe de V Amour et la Dispute, mais la troisième, le Prince travesti, mériterait d'être rangée parmi les chefsd'œuvre de Marivaux.

Le Triomphe de V Amour rappelle, par son intrigue romanesque et compliquée, les premières comédies dans lesquelles Corneille accumulait comme à plaisir les invraisemblances et les coups de théâtre. La donnée seule de la pièce est étrange : une jeune fille, Léonide, se déguise en homme, afin de pénétrer dans la maison d'un philosophe, où se trouve le bel Agis, qu'elle aime et dont elle veut se faire aimer. Il rappelle aussi la Clélie et le Grand Cyrus : les personnages de la pièce sont empruntés à l'ancienne Sparte, et, bizarre amalgame, à côté du philosophe Hermocrate, du jeune Agis, « fils de Cléomène, ancien roi de Sparte », nous retrouvons l'éternel Arlequin. Mais, si les personnages sont anciens, les sentiments et leur langage ne le sont guère; il n'y a pas, dans toute la pièce, trace de couleur antique !. La Dispute est tout aussi invraisemblable et fausse : c'est une longue dissertation, dans un cadre oriental, sur la question de savoir lequel de la femme ou de l'homme a donné

faite par un de ses sociétaires, M. Truffler, qui jouait îe principal rôle. Voir le travail de M. Truffier, publié avec une préface de M. Adolphe Brisson, 1892.

1. La bizarrerie de cet amalgame parut excessive aux contemporains de Marivaux eux-mêmes : « Cette comédie n'eut aucun succès, dit Desboulmiers (Histoire du théâtre italien, t. III, p. 468). Le public fut, avec raison, révolté de voir une princesse de Sparte se déguiser pour venir chercher un jeune homme dont elle n'est point sûre d'être aimée et tromper un philosophe par une fourberie digne de Scapin. »

le premier exemple d'inconstance. A peine si, de loin en loin, quelques aperçus délicats sur la coquetterie féminine relèvent une métaphysique froide et une action languissante.

On ne saurait déterminer avec précision à quel genre appartient le Prince travesti. Ce n'est pas simplement une comédie héroïque, car les personnages, quoique de condition élevée, ne s'éloignent pas trop de la vie réelle; ce n'est pas une comédie historique, car le sujet, purement imaginaire, n'emprunte à l'histoire que des noms; ce n'est pas non plus, quoique la scène soit en Espagne, à Barcelone, la comédie de cape et d'épée : il y manque les complications d'intrigue, l'exagération romanesque de langage et de sentiment qui sont le propre du genre. Ce serait plutôt une tragi-comédie,- par le rang des personnages, l'intérêt saisissant de plusieurs situations et le dénouement heureux de l'intrigue. Il rappelle surtout le drame à la manière romantique ', mais sans déclamation ni enflure. En somme, c'est une pièce à part, si originale que rien ne saurait lui être exactement comparé dans l'ancien répertoire, ni peut-être dans le répertoire moderne *.

Le prince de Léon, caractère chevaleresque, et cœur ardent, court le monde sous le nom de Lélio, pour s'instruire, s'éprouver, et se rendre digne du métier de roi. Il rencontre une noble dame, Hortense, parente

1. On dirait, à certains égards, que la pièce est taillée sur le patron devenu commun depuis 1830. Il n'y manque ni le traître (c'est le courtisan Frédéric, étudié ci-dessus, p. 231 et suiv.), ni le personnage comique, qui est ici Arlequin, la pièce ayant été jouée au Théâtre-Italien.

2. Dans un article de la Revue politique et littéraire (15 juillet 1882, Études nouvelles sur Rotrou), M. Félix Hémon estime que le Prince travesti est une imitation des Occasions perdues de Rotrou.

de la souveraine de Barcelone, la délivre d'une attaque de brigands et la quitte bientôt, plein d'une passion naissante qu'elle partage sans l'avouer. Peu après, le noble aventurier se jette dans un combat livré par l'armée de Barcelone contre celle d'un État voisin et décide la victoire. Reçu à la cour de Barcelone comme un sauveur, il est bientôt aimé de la princesse, souveraine de cet État.

C'est à ce moment que commence l'action. La princesse avoue à Hortense qu'elle aime Lélio et désire l'épouser; elle la charge de le lui faire entendre. Hortense n'a pas encore vu Lélio à la cour ; elle va donc s'acquitter de sa mission, lorsqu'elle reconnaît en lui son libérateur. Leur mutuel amour se ranime aussitôt. Hortense, toutefois, s'efforce de dissimuler ce qu'elle éprouve; elle s'acquitte de sa mission, mais mollement, sans éloquence ni chaleur; Lélio lui répète qu'il n'aime qu'elle, et, à force d'instances, lui arrache un demi-aveu. Nous ne sommes pas encore sortis, dans cette scène, du genre habituel à Marivaux ; mais ici le rang des personnages, les jalousies puissantes qui s'agitent autour d'eux et dont ils peuvent être victimes, le mélange des secrets d'État et des intrigues amoureuses relèvent le marivaudage d'une teinte de noblesse, presque de gravité *. On songe à Roxane, Atalide et Bajazet.

Cependant Hortense doit rendre compte de sa mission à la princesse : « Il m'a paru, dit-elle, pénétré d'un profond respect. — Cela est bien froid », répond la princesse avec dépit. Elle remarque bientôt l'embarras et les réticences d'Hortense, et la presse

1. Cette remarque s'applique à tous les personnages de la pièce; les valets eux-mêmes se sentent obligés par la qualité de leurs maîtres et se modèlent sur eux ; malgré la tradition, Arlequin s'abstient de lazzi et Lisette parle un langage simple.

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de questions. Hortense souffre de cet interrogatoire, mais elle garde son secret : « Il peut avoir le cœur pris », dit enfin avec un soupir la princesse très indécise !. Il faut pourtant prendre un parti, car l'ambassadeur du roi de Castille est venu demander, au nom de son maître, la main de la princesse. Celle-ci charge Lélio qui survient de répondre à l'ambassadeur : « Je ne vous dirai point, ajoute-t-elle, quelles seraient mes intentions là-dessus; je m'en tiens à souhaiter que vous les deviniez *. »

Voilà l'intrigue fortement nouée. Lélio profite de la mission dont il est chargé pour mettre Hortense en demeure de se décider. Hortense hésite; elle ne veut pas trahir la confiance de la princesse, elle ne veut pas désespérer Lélio. Elle soutient donc, et contre Lélio et contre elle-même, une lutte de plus en plus douloureuse; elle nie un amour qui éclate dans ses négations mêmes : « Je ne vous aime point; je ne vous aimerai jamais. Si je savais une manière de m'expliquer plus dure, je m'en servirais pour vous punir de la douleur que je souffre à vous faire de la peine. » Lélio désespéré annonce qu'il va partir; cette fois Hortense n'y tient plus; elle retient Lelio, qui lui dit : « Vous me haïrez, si je ne vous quitte. » Elle répond : « Je ne vous hais plus quand vous me quittez '. » Ce cri de passion résume une scène vraiment dramatique, et cette scène, dans la pièce, n'est ni la seule, ni la plus forte. Nous n'avions guère vu, jusqu'à présent, dans Marivaux qu'une galanterie plus ou moins aiguisée de sentiment; voici l'amour. Enfin Hortense consent à fuir avec Lélio, qui, trans-

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