CHAPITRE I
aptitudb particulière de marivaux pour le roman. — la fiction héroïque et l'observation. — essais de jeunbsbb; romans d'intrigue et de parodie : • LES effets surprenants de la sympathie » ; • la voiture embourbée ». — romans d'observation : • la vie de marianne » et « le paysan parvenu »; milieu, intrigue, conduite. — opposition dbs deux sujets. — le récit personnel. — l'abus des réflexions.
Le don du théâtre et celui du roman sont de nature assez différente pour s'exclure souvent. L'un vit d'analyse et il lui faut le sentiment du détail, l'autre de synthèse et il lui faut celui de l'ensemble. Aussi, d'habiles romanciers sont-ils souvent de médiocres auteurs dramatiques et c'est par exception qu'un petit nombre d'écrivains ont marqué dans les deux genres. La tendance, aujourd'hui si fréquente, qui porte les romanciers à tirer des pièces de leurs romans, au lieu de démentir cette vérité, l'a confirmée par des exemples très probants; nombre de romans h succès n'ont fourni que des pièces malheureuses.
Entre les auteurs dramatiques, Marivaux est du petit nombre de ceux qui se sont montrés également
propres au théâtre et au roman. Ses contemporains étaient les premiers à le reconnaître; ils le reconnaissaient même trop volontiers, car ils tournaient cet aveu contre Fauteur dramatique. Les analyses subtiles qu'il aime, ses minutieuses études du cœur humain, les trouvailles patiemment obtenues qu'il étale et décrit par le menu comme à l'aide d'un verre grossissant, tout cela, disait-on, déplacé au théâtre, convenait très bien au roman '. Plusieurs critiques modernes pensent comme ces contemporains '. Il serait plus juste de constater simplement à l'avantage de Marivaux une variété d'aptitudes d'autant plus méritoire qu'elle est plus rare. Aussi, le reproche écarté, bornons-nous à retenir
1. « Les romans de Marivaux, supérieurs à ses comédies par l'intérêt, par les situations, par le but moral qu'il s'y propose, ont surtout le mérite... de ne pas tourner, comme ses pièces de théâtre, dans le cercle étroit d'un amour déguisé »... etc. (D'Alembert, p. 586.) « A la rigueur, ses comédies étaient plutôt faites toutes pour être traitées en roman qu'en dramatique.... Je crois que son vrai talent, son talent décidé, était celui du roman. » (Collé, p. 270.) « Toutes ces nuances légères peuvent passer dans un roman; mais, au théâtre, on a trop peu de temps, et il faut savoir mieux l'employer. » (La Harpe, le Lycée, xvme siècle, chap. v, sect. v.)
2. « Le cours plus lent et plus gradué d'un roman se prête mieux à ce genre d'observation. * (De Barante, 0e la Littérature pendant le xviii0 siècle, p. 93.) « A notre avis, ce n'est pas au théâtre que Marivaux est vraiment supérieur. Il est plus à son aise dans le roman.... C'est la belle innovation de Marivaux, c'est son génie. » (Villemain, Littérature au xvme siècle, treizième leçon.) Sainte-Beuve, au contraire, goûte beaucoup le théâtre de Marivaux, mais il est pour ses romans d'une sévérité excessive : « La place de Marivaux en son temps n'est qu'à côté et un peu au-dessus de celle de Crébillon fils. • (Causeries du Lundi, IX, p. 356.) Nisard est plus favorable au théâtre qu'aux romans : « Le théâtre de Marivaux, dit-il, est plus aisé que son roman;... on se délasse et on se détend du Marivaux de Marianne dans le Marivaux du Jeu de V Amour et du Hasard et des Fausses Confidences, » (Histoire de la Littérature française, t. III, p. 218.)